Par Michel Derdevet, Maître de conférences à Sciences-Po Paris

Le débat écologique actuel donne le sentiment d’une «société bloquée», pour reprendre le terme popularisé il y a plus de quarante ans par le sociologue Michel Crozier. Les divers «camps» s’affrontent ; les pros ou antinucléaires, pour ou contre le gaz de schistes, forts de leurs convictions réciproques ou de leurs craintes, s’invectivent, instrumentalisant les chiffres et rendant impossible toute écoute sereine. L’expertise n’est plus légitime en soi, et la passion l’emporte presque sur la raison.

En fait, sur la question énergétique, notre pays semble avoir fait sienne la formule célèbre du «ni-ni». Et nos responsables politiques hésitent entre l’éloge soutenu du modèle passé, rassurant pour l’opinion, et la rédaction d’une nouvelle page, plus ambitieuse à écrire. Face à cet état de fait, une question s’impose. Et si ces blocages, ces «Stop & Go», ces hésitations traduisaient d’abord les mutations profondes de notre système démocratique, dont l’énergie est à la fois le moteur et l’objet ?

Comme le soulignait l’an dernier Timothy Mitchell, professeur à l’université Columbia de New York, dans Petrocratia, la démocratie à l’âge du carbone, il y a une très forte corrélation entre la genèse des grandes démocraties et leur histoire énergétique. Ainsi la révolution industrielle du XIXe siècle, nourrie par le charbon, favorisa la concentration urbaine et participa de l’émergence de la classe ouvrière, et de ses revendications en termes de droit de former des syndicats et de droit de vote.

Aujourd’hui, la France est dans une autre dynamique, nettement moins positive. Avec 81% de Français pessimistes sur leur avenir, elle figure au dernier rang du classement effectué récemment de 51 pays analysés selon le degré d’optimisme de leurs habitants (1). D’où vient ce désenchantement, cette morosité ambiante ? La réponse est sans doute complexe et multifactorielle. Cependant, en matière énergétique, une évidence apparaît ; la démocratie française de 2012 est à l’intersection de choix énergétiques majeurs, sur lesquels le printemps à venir nous éclairera, mais aussi d’enjeux territoriaux souvent oubliés.

Si la France veut se «débloquer», elle doit modifier sa façon de concevoir les communications aux différents échelons, et engager une vraie politique de décentralisation énergétique afin de rapprocher la décision du citoyen.

(1) Enquête BVA-Gallup.

Source : Liberation.fr

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Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général. Essayiste français spécialiste dans l'énergie, il est également enseignant à l'Institut d'Études Politiques de Paris et au Collège d'Europe de Bruges.