Avec la baisse de la consommation énergétique, doit-on s’attendre à une baisse de notre facture énergétique ?

Difficile d’être affirmatif en la matière, car le prix de l’énergie dépend pour beaucoup de facteurs exogènes, et reflète surtout l’équilibre permanent entre l’offre et la demande. Nous ne maitrisons pas le coût des énergies importées (pétrole ou gaz), ni le cours du dollar qui est la monnaie de facturation. Nous maîtrisons mieux le coût de l’électricité, qui dépend largement de conditions nationales et régionales. Mais les prix de marché sont par nature volatils. Une chose est sûre : la Région Occitanie, dans le scénario « Région à Energie Positive » (REPOS) qu’elle a publié récemment, anticipe une augmentation de la population régionale de 1,4 million d’habitants d’ici 2050 ; dans le même temps, elle prévoit une diminution globale de la consommation d’énergie de 39%, grâce à plus d’efficacité énergétique, plus de sobriété et une transformation des comportements individuels. Il y aura donc des transferts d’usage importants, notamment en matière de mobilité des personnes et des marchandises, favorisant le recours à la mobilité électrique ; le parc de véhicules électriques pourrait ainsi atteindre, en Occitanie, 800.000 véhicules dès 2035. Donc la question posée que l’on soit au niveau de notre région, de notre pays ou de l’Europe, c’est plus d’anticiper ces « ruptures », de favoriser des modèles énergétiques décarbonés et d’adapter en conséquence les réseaux qui acheminent l’électricité entre nos territoires.

Justement, est-ce que la production sera suffisante pour satisfaire la consommation ?

Depuis le début 2017, la production d’électricité en Occitanie est supérieure en moyenne de 25% à la consommation régionale. Grâce aux réseaux qui nous relient, il y a donc des échanges permanents avec les régions voisines, qui favorisent la sécurité d’approvisionnement et l’optimisation des moyens de production. Cette notion de solidarité entre les territoires est capitale. Le réseau doit permettre aux grandes villes d’Occitanie de devenir des villes intelligentes, des « smarts cities », et en même temps accompagner les territoires ruraux dans le tournant énergétique engagé. L’avenir énergétique, ce ne sera pas le « chacun chez soi », une sorte de repli autarcique et de méfiance vis-à-vis de son voisin. Plus on ira vers des énergies renouvelables décentralisées, diffuses et intermittentes, plus il faudra penser solidarité : entre les métropoles, de plus en plus consommatrices, les villes moyennes et les territoires ruraux où seront souvent implantés les moyens de production ; entre les zones de l’arrière-pays et les zones littorales, où se concentrera la population, … Bref, pour reprendre l’allégorie de l’historien Paul Veyne, évitons le « mythe du domaine romain », clos sur lui-même. La décentralisation énergétique, ce n’est pas le communautarisme !

Comment fait-on pour moderniser le réseau et assurer le déploiement des nouvelles énergies ?

En Occitanie, les 173 300 kilomètres du réseau d’Enedis devront être à l’évidence redimensionnés et dotés de nouveaux moyens de pilotage, plus intelligents, pour accompagner l’augmentation envisagée, très significative, de la production issue d’énergies renouvelables, notamment éolienne ou photovoltaïque. Nous avons ainsi initié avec le Conseil Régional, des PME et des startups régionales, début octobre, une démarche innovante, baptisée « Smart Occitania », visant tout à la fois à améliorer l’observabilité du réseau de distribution en milieu rural, grâce au recours aux technologies issues de l’Internet des objets, et à favoriser la pédagogie sur les mutations en cours. Doté d’une enveloppe initiale de 8 millions d’euros, ce démonstrateur vise à capitaliser sur l’expertise et la compétence des centres de recherches et des entreprises de la Région (Actia, Cahors, Irit, Promes, …) et à faire de l’Occitanie, au plan européen, un territoire leader en matière d’insertion des énergies renouvelables et de digitalisation des infrastructures.

Justement avec son plan d’action Repos « Région à énergie positive » (Repos), la région affiche son ambition de faire de l’Occitanie le premier territoire à énergie positive d’Europe d’ici à 2050. Est-ce réaliste ?

Ce qui est intéressant dans cette démarche, c’est de voir sous cette notion de « Région à énergie positive », une collectivité qui se mobilise, qui essaie d’engager l’échange avec les citoyens, mais aussi avec les autres collectivités, les syndicats d’énergie, en leur proposant d’intervenir dans le débat. Et donc de faire entendre leur voix, à la fois sur les hypothèses, les scénarii, mais aussi sur le « vivre ensemble » de demain. Poser des scénarii énergétiques, en terme de production ou de consommation, quels que soient la finalisation de ceux-ci, est toujours positif dans la méthode, car c’est source de débats et d’échanges, et cela participe d’un plus grand partage sur des options économiques essentielles.

Comment expliquez-vous les réticences sur le compteur Linky ?

D’abord, « l’arbre ne doit pas cacher la forêt » ! Plus de six millions de compteurs électriques intelligents ont déjà été installés à ce jour en France, dont 560.000 en Occitanie. Cela étant, Enedis n’est pas indifférent aux inquiétudes et aux doutes qui se manifestent parfois. Nous devons plus que jamais faire preuve de pédagogie et de transparence, en rappelant ainsi que les questions de santé et de protection des données, souvent invoquées, ont été regardées de très près, sous l’égide de l’Etat, avant le lancement de Linky, en 2013, et en insistant sur les bénéfices de ce système moderne de comptage. Première « brique » des réseaux intelligents de demain, Linky va permettre à chacun de bénéficier d’une évaluation en quasi-temps réel de sa consommation électrique, présente et passée ; c’est en cela un système de comptage adapté et moderne, qui permet au consommateur, à titre individuel, d’avoir des informations plus fiables, et en plus grand nombre, sur sa consommation, et de devenir dès lors acteur des changements énergétiques en cours. Ce nouveau compteur offrira aussi de nouveaux services, via les objets connectés, permettant d’optimiser sa facture, grâce notamment aux opportunités d’effacement et à une meilleure valorisation de l’autoconsommation.

 

Interview publiée dans Le Midi Libre le 18 octobre 2017

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général.
Essayiste français spécialiste dans l’énergie, il est également enseignant à l’Institut d’Études Politiques de Paris et au Collège d’Europe de Bruges.