La politique a souvent rattrapé les géographes, lors du 16e Festival internationalde géographie de Saint-Dié-des-Vosges organisé autour du thème des réseaux. Vendredi 30 septembre, lors d’une table ronde sur l’avenir des services publics, le clivage est apparu classique, mais vif, entre Béatrice Giblin, géographe à l’université Paris-VIII, qui a invité les élus à faire montre de « réalisme » dans leur défense des services publics pour éviter une « catastrophe » , et Christian Pierret, fondateur du festival, ancien ministre socialiste et maire de Saint-Dié, qui a appelé à une « levée en masse » pour préserver ce qui fait, selon lui, « la chair et le sang de la République ».

Devant une salle très largement acquise aux services publics à la française, M. Pierret a rappelé que l’inquiétude sur ce sujet avait contribué au résultat du référendum du 29 mai. Il a souligné que son expérience, notamment de ministre de la poste, a fait de lui un praticien, à la fois des services publics et de l’Europe. L’élu a évoqué la SNCM, en jugeant qu’un service public ne peut pas perdre de l’argent en permanence. Mais, pour lui, le problème de la France avec ses partenaires de l’Union européenne n’est pas là. Ni même dans le statut des entreprises chargées d’assurer les services publics. « Certains pays, a-t-il lancé,veulent aller jusqu’à la profitabilité financière, ce qui n’est pas la même chose que la rentabilité économique. Le ‘toujours plus’  aux actionnaires, c’est ça, le vrai sujet. »

La Poste était représentée par Raymond Llanès, chargé des relations avec les élus, qui s’est borné à expliquer les métiers de son entreprise en affirmant que celle-ci remplissait bien ses missions de service public. Michel Derdevet, directeur de la communication et des relations extérieures de RTE, filiale d’EDF chargée du transport de l’électricité, est davantage rentré dans le débat, en soulignant qu’il revenait aux politiques de dessiner un nouveau cadre juridique et politique, d’effectuer des « choix » et d’assigner des « priorités » aux services publics. Le dialogue de sourds était évident entre Mme Giblin, persuadée que, avec un « cahier des charges » strict et bien contrôlé, des entreprises privées pouvaient parfaitement remplir une mission de service public, et Bertrand Mertz, vice-président PS de la région Lorraine, qui lui a rétorqué : « Le cahier des charges est simple. Il est inscrit sur le fronton de toutes nos mairies : liberté, égalité, fraternité ! »

Autre géographe, de l’université de Toulouse, Robert Marconis a tenté de jouer les conciliateurs, en demandant par exemple que l’Etat, s’il ferme une maternité de proximité, « s’assure que les soins soient meilleurs et l’accessibilité identique ». Ou en soulignant que, sauf à le condamner à terme, les pouvoirs publics ne peuvent pas priver un service public de ses branches bénéficiaires pour ne lui laisser que les secteurs déficitaires.

Le sujet des services publics a nourri vendredi, sur un autre site du festival, une conférence spécialisée, elle aussi en résonance avec l’actualité : « France radiale et France transversale : quels réseaux pour quelles hiérarchies ? » Le conférencier, Michel Vrac, géographe à l’IUFM de Franche-Comté, a rappelé que le réseau ferré français a été construit, à partir de la moitié du XIXe siècle, sous la forme d’une étoile autour de Paris, en radiale. Les lignes transversales se sont développées beaucoup plus tard et non sans difficulté. Une vive polémique a surgi pendant l’été, lorsque élus et syndicats ont précisément appris que la SNCF envisageait de supprimer plusieurs liaisons transversales, jugées trop déficitaires.

SERVICE PUBLIC

L’arrivée du TGV a eu un impact déterminant sur ces lignes secondaires. Aujourd’hui, une partie de ces liaisons sont intégrées au réseau à grande vitesse. Celles-là n’ont jamais été aussi performantes. Mais leur amélioration s’est faite au détriment des régions intermédiaires, et certains itinéraires sont plus marginalisés que jamais. Or cette situation, pour M. Vrac, est le fruit de choix politiques : « Le désengagement de l’Etat est total » , selon l’enseignant, qui ne sait plus « comment l’Etat pense aujourd’hui l’espace national ».

Les pouvoirs publics et la SNCF s’emploient maintenant à transférer aux régions la gestion de ces lignes transversales. Résultat ? « Les discontinuités se multiplient. » Car chaque région fait évoluer réseau et dessertes en fonction de sa géographie et de ses impératifs. Et les exécutifs régionaux hésitent à se lancer dans l’interrégionalité ferroviaire en raison de sa complexité et de son coût financier. Ainsi se construisent de nouvelles radiales, autour des grandes métropoles régionales cette fois, tandis que certains tronçons sont oubliés.

Autrement dit, il n’est pas possible, selon M. Vrac, de passer impunément d’une logique nationale à une logique régionale, en matière d’aménagement du territoire et d’égalité dans l’accès au service public. Un tel transfert, en effet, ne peut que déboucher sur « une fragmentation, s’il n’y a pas un acteur qui assure la cohésion ».

Jean-Louis Andreani

Source: lemonde.fr
Image : Luca Serazzi

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général.
Essayiste français spécialiste dans l’énergie, il est également enseignant à l’Institut d’Études Politiques de Paris et au Collège d’Europe de Bruges.