A l’échelle d’une vallée alpine à la fin du XIXe siècle comme à celle de la grande Europe des 23 pays interconnectés de nos jours, le transport de l’électricité est toujours apparu au cœur d’un processus industriel. Ce positionnement central des réseaux électriques, d’abord régionaux, puis nationaux avant d’être européens, est aujourd’hui en débat. Trois défis majeurs se présentent à l’aube du XXIe siècle pour cette activité industrielle.

Le défi organisationnel. Le premier défi est organisationnel. Au milieu des producteurs et des vendeurs qui s’affrontent, les réseaux de transport d’électricité demeurent des « monopoles naturels ». Ils incarnent le « cœur » du service public de l’industrie électrique. L’histoire les lie à l’opérateur historique qui a investi dans leur développement. L’évolution du marché les en éloigne. En France, cet impératif européen implique une réorganisation de nos industries électriques et gazières, en séparant les activités en concurrence (production, achat et fourniture) et les activités en monopole (transport et distribution). Pour que le marché fonctionne, les opérateurs de réseaux doivent souscrire à trois impératifs : des conditions d’accès rigoureusement identiques pour tous les acteurs ; des gestionnaires aux « mains libres » et une régulation indépendante. Si l’on regarde l’avenir, se pose aussi la question de la coordination entre gestionnaires de réseaux de transports (GRT), de l’émergence de vrais GRT transnationaux ou d’un « super GRT européen » qui jouerait pour l’Europe le rôle exercé par RTE (Réseau de transport d’électricité) en France.

Défi géostratégique. Le deuxième défi est géostratégique. Va-t-on poursuivre, à l’avenir, la constitution d’un vaste système électrique synchrone pan-européen, couvrant demain une étendue allant de Marrakech à Vladivostok, en faisant le tour de la Méditerranée ? Aujourd’hui, ce sont plus de 23 pays, de la France à la frontière ukrainienne et du Maghreb à la Scandinavie qui sont interconnectés. Si un moyen de production subit une panne dans l’un de ces pays, tous les autres augmentent leur production pour éviter toute perturbation majeure. Le système électrique européen représente ainsi un des plus grands systèmes « mutualisés » au monde, avec une puissance électrique installée de plus de 600 000 MW et une consommation annuelle de 2 300 TWh. La « boucle méditerranéenne » pourrait être effective à l’horizon 2010, date où l’Union européenne pourrait être interconnectée avec la Turquie, les pays du Proche-Orient et l’Afrique du Nord.

Défi environnemental. Le dernier défi est environnemental. Pas un projet de ligne qui ne suscite des passions locales, des oppositions farouches, malgré de longues années de concertation. Tout se passe comme si, en cent ans, les réseaux électriques étaient devenus des « monstres froids », amas technocratiques de pylônes métalliques, porteurs de maléfices sanitaires et esthétiques. Hier symbole du développement industriel, le pylône est aujourd’hui intolérable.

Le droit des ouvrages électriques, né de la loi du 15 juin 1906, s’est étoffé et complexifié à partir des années 70. Le respect de toutes ces procédures allonge les délais : de trois à quatre ans dans les années 80, il faut maintenant sept années pour construire une ligne.

Quant au débat public, paradigme d’une démocratie formelle et encadrée, il effraie souvent les élus. Rares sont les représentants qui s’investissent aujourd’hui dans ce qui faisait, hier, leur fierté : apporter le téléphone, l’eau ou l’électricité dans leur territoire. La nécessité de l’implication des élus paraît néanmoins évidente. Ils sont les médiateurs naturels, légitimes et compétents, entre les citoyens et les techniciens. Les entreprises électriques doivent, elles aussi, faire leur aggiornamento ! Plutôt que de porter sur leurs seules épaules l’intérêt public, en donnant parfois l’impression de l’imposer, les électriciens devraient se cantonner dans un rôle d’expert, modeste et à l’écoute de tous, fournissant aux décideurs les différents scénarii, avec leurs contraintes.

Les entreprises électriques doivent aussi mettre l’accent sur le développement des liaisons souterraines, mieux acceptées par le public, et qui répondent pour beaucoup à ses préoccupations. C’est le sens des préconisations avancées par le rapport parlementaire de Christian Kert. Il appelle à un changement de culture et à un pari ambitieux : « Doter la France de réseaux techniques électriques sécurisés par leur enfouissement. »

Pour reprendre l’image de Manuel Castells, c’est une société nouvelle qui se met en place sous nos yeux : une « société en réseaux ». Les réseaux électriques seront, à l’évidence, demain au carrefour de tous ces enjeux.

Source: lemoniteur.fr

Image: Fédéric Bisson

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général. Essayiste français spécialiste dans l'énergie, il est également enseignant à l'Institut d'Études Politiques de Paris et au Collège d'Europe de Bruges.