Ce projet de grand réseau électrique transméditerranéen à courant continu a pour ambition de favoriser sur le pourtour méditerranéen le passage à un modèle de production décarboné

Quand naquirent au début du XIXème siècle les premiers réseaux modernes de communication, le chemin de fer, le télégraphe, les saint-simoniens furent les premiers à théoriser la pensée réticulaire. Dans un article paru en 1832, intitulé « Le système de la Méditerranée » (1), Michel Chevalier résumait leur vision des réseaux vecteurs de démocratie et d’échanges en affirmant que «le réseau technique permet la communication, la communion et la démocratisation par la circulation égalitaire des hommes ».

Avec l’annonce de l’initiative Transgreen, la France renoue avec cette utopie technicienne, cette tradition de bâtisseur universaliste. Car malgré une dénomination anglo-saxonne, ce projet de grand réseau électrique transméditerranéen à courant continu, dont l’ambition est d’exporter vers l’Europe 5 des 20 GW d’électricité verte produite dans le Sud à l’horizon 2020, illustre en effet une vision positive, une méthode et un défi caractéristiques du pays de Descartes et d’Auguste Comte.

La vision, c’est celle d’une économie en transition, à la fois sur la rive Nord et sur la rive Sud de la Méditerranée, qui doit impérativement favoriser l’accès de tous à l’énergie et le développement des énergies renouvelables. Quand on sait que neuf millions de méditerranéens du Sud n’ont toujours pas accès à l’électricité et qu’un européen consomme en moyenne 120 fois plus qu’un habitant d’Afrique Centrale, on ne peut qu’approuver cette approche instaurant, grâce aux réseaux et aux échanges, plus de justice et de partage des ressources primaires, au premier rang desquelles bien sûr le soleil et le vent.

Car l’enjeu de Transgreen, c’est aussi de favoriser sur le pourtour méditerranéen le passage à un modèle de production décarboné. A l’horizon 2020, si nous n’agissons pas, le « mix » énergétique des pays de la région pourrait être composé à plus de 80% par des énergies fossiles, non renouvelables et polluantes (pétrole, gaz, charbon).  Il est donc urgent qu’ensemble, nous mettions en valeur le formidable potentiel des pays du sud. Souvenons-nous, pour reprendre l’image du prix Nobel de physique Carlo Rubbia, qu’« il pleut chaque année dans le désert du Sahara l’équivalent d’une tonne de pétrole par mètre carré ».

La méthode utilisée par les promoteurs de cette initiative industrielle, encouragée dès l’origine par les pouvoirs publics, est aussi emblématique de notre pays. Pragmatique, elle rassemble tous les industriels concernés autour ce grand projet pour établir d’abord, d’ici 2012, une cartographie des différentes liaisons électriques susceptibles de renforcer les échanges Nord-Sud. Elle privilégie ensuite une technologie déjà retenue pour la ligne électrique France-Angleterre, les liaisons sous-marines à courant continu haute tension. Il n’y pas de hasard derrière ce choix. Notre pays fut en effet, dès le début du XXème siècle, l’un des « pionniers » du transport de l’électricité sur de longues distances, créant dès 1921 le Conseil International des Grands Réseaux Electriques. Et la France reste le pays par excellence des interconnexions électriques, via tous ses acteurs industriels que Transgreen aura réussi, c’est son atout de départ, à réunir autour de son berceau.

Mais l’ambition de ce projet dépasse le cadre hexagonal. Transgreen ne se limitera pas à une utopie technique franco-française. Quatre partenaires étrangers se sont déjà joints à ce projet, qui sera élargi dans les prochains mois à d’autres pays européens et aux pays de la rive Sud. Le défi de Transgreen sera de rassembler le maximum d’acteurs extérieurs, donnant ainsi corps à l’esprit de co-développement caractéristique de l’Union pour la Méditerranée. L’enjeu est de taille. En 2010, la lutte contre le changement climatique, une meilleure maîtrise de la consommation ou le renforcement de la sécurité énergétique ne peuvent plus être envisagés à l’échelon national ou régional. En Méditerranée, une vraie coordination des politiques énergétiques est nécessaire. Transgreen en sera un maillon essentiel.

(1) « Le Globe » – 12 février 1832

Source : Le Cercle les Échos

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général. Essayiste français spécialiste dans l'énergie, il est également enseignant à l'Institut d'Études Politiques de Paris et au Collège d'Europe de Bruges.