Michel Derdevet
RTE (Gestionnaire du Réseau de Transport d’Électricité) Directeur de la Communication et des Relations Extérieures Maître de Conférences à l’IEP de Paris

Résumé : TGV, ordinateur, chaîne hifi, éclairage public, appareils ménagers : l’électricité est partout présente, toujours disponible. Pourtant, elle ne se stocke pas. Elle se fabrique à la demande : à chaque appel doit correspondre une production. Comment est-il possible de répondre ainsi instantanément à toutes les sollicitations, à toutes les fluctuations journalières et saisonnières de la demande ? C’est notamment grâce au réseau de transport d’électricité qui fédère les centres de production, maille l’ensemble du territoire et nous relie au reste de l’Europe.

Pour gérer et développer ce réseau, un acteur de service public : RTE, Réseau de Transport d’Electricité. Créée en 2000, cette direction d’EDF dotée d’une large autonomie a été l’un des acteurs centraux de l’ouverture du marché électrique : c’est par son réseau que passent tous les échanges entre les clients “ éligibles ” et les fournisseurs de leur choix. Une mission de confiance qui réclame la plus grande neutralité. Aboutissement logique de cette évolution : RTE est devenue, le 1er septembre 2005, une entreprise à part entière, sous la forme d’une société anonyme à capitaux publics, filiale d’EDF.

1. Garantir la sûreté du fonctionnement du système électrique…

Quelles que soient les fluctuations de l’offre et de la demande, l’électricité doit être toujours disponible, en temps réel. Avec son réseau connecté au reste de l’Europe et qui maille tout le territoire français, RTE assure le lien entre les fournisseurs d’électricité français1 ou européens, et les consommateurs : distributeurs (plus de 2 500 points de livraison à EDF Réseau de Distribution et aux 22 entreprises locales de distribution), sites industriels raccordés au réseau (environ 600), sans oublier les 70 sociétés de commercialisation, surtout des traders européens.

…Malgré la forte hausse des appels de pointe

Jour et nuit, au sein du dispatching national et dans les sept dispatchings régionaux, nos équipes ajustent en temps réel la fourniture d’électricité à la demande des consommateurs et garantissent l’équilibre du système. Et ce, malgré des pics hivernaux de consommation de plus en plus fréquents et élevés : le record de consommation de pointe de janvier 2006 (86 280 MW) est ainsi le dixième en cinq ans.

Pour mener à bien leur mission, les dispatchers de RTE s’appuient sur des prévisions horaires, journalières, mensuelles et annuelles. Pour le plus long terme, RTE dresse tous les deux ans, conformément à la loi du 10 février 2000, un Bilan prévisionnel de l’évolution de l’offre et de la demande d’électricité qui éclaire les pouvoirs publics dans la programmation pluriannuelle des investissements de production. Le Bilan prévisionnel 2006-2016 publié en octobre 2005 souligne que la hausse des capacités de production déjà programmée ne couvrira pas entièrement la croissance prévisible de la demande d’électricité et l’arrêt d’unités de production. Il pointe la nécessité de disposer, dès 2009, de moyens supplémentaires de production, dépassant de 800 MW les capacités prévues, puis d’une puissance supplémentaire de 1000 à 1200MW par an après 2010.

Des outils de marché pour mieux faire face aux aléas

L’ouverture du marché à la concurrence a multiplié les acteurs et les décisions, rendant plus complexe la tâche d’équilibrer offre et demande d’électricité. La gestion administrée dans le cadre du monopole a vécu. RTE a donc élaboré des solutions d’équilibrage du système qui font appel aux mécanismes de marché, en orientant les initiatives. Dès 2000, il a créé des contrats de Responsables d’équilibre. Ceux-ci jouent en quelque sorte un rôle d’assureur. Ils mutualisent les écarts individuels entre prévu et réalisé dans la fourniture ou la consommation des utilisateurs de leur périmètre d’équilibre et en assument les conséquences financières. Ils peuvent procéder entre eux à des échanges de compensation. En 2005, 87 responsables d’équilibre ont échangé 229 TWh, près de la moitié de la consommation française d’électricité.

Dans le même esprit, pour disposer de réserves de puissance mobilisables instantanément, dès l’apparition d’un déséquilibre, RTE a institué en mars 2003 un mécanisme d’ajustement auquel participent une trentaine d’opérateurs disposant de marges de flexibilité : producteurs pouvant moduler leur production et grands consommateurs disposés à s’effacer. Après s’être ouvert à la Suisse en 2003, à l’Espagne et à l’Angleterre en 2004, ce mécanisme est devenu accessible depuis l’Allemagne en 2005. En 2005, RTE a appelé 9,6 TWh (6,1 TWh à la baisse et 3,5 TWh à la hausse).

Faire jouer les solidarités européennes

Les interconnexions servent la sécurité d’approvisionnement et fournissent des capacités de secours mutuels entre pays européens. RTE a conclu des accords de secours mutuel garantissant une réserve d’électricité avec ses homologues britannique (National Grid Transco), italien (TERNA) et belge (ELIA).

2. Contribuer au bon fonctionnement du marché de l’électricité

RTE contribue aussi au bon fonctionnement du marché de l’électricité non seulement en France mais en Europe. Il est ainsi un acteur central du développement d’un véritable marché européen de l’électricité.

Egalité de traitement et transparence garanties

A tous nos clients, nous garantissons égalité de traitement, transparence et confidentialité. Les tarifs d’accès au réseau sont fixés par les pouvoirs publics sur proposition de la CRE et sont identiques pour tous à un même niveau de tension, quelle que soit la distance (tarif « timbre poste »). Cette neutralité envers tous les opérateurs, fondée sur l’indépendance de gestion, est consacrée par le nouveau statut de RTE, qui en fait une entreprise à part entière, propriétaire de son outil industriel. Le Président de son Directoire n’est nommé par le Conseil de surveillance qu’après accord du ministre chargé de l’Energie et il ne peut être révoqué qu’après avis motivé de la CRE. Par ailleurs, conformément à la loi du 9 août 2004, RTE a publié son Code de bonne conduite qui expose les mesures d’organisation interne prises pour garantir un accès non discriminatoire au réseau public de transport d’électricité. RTE établira pour la Commission de Régulation de l’Energie (CRE) un rapport annuel sur l’application de ce Code. La CRE établit, elle aussi, un rapport sur le respect de ce Code et évalue l’indépendance du gestionnaire de réseau.

Des services constamment enrichis

Les dispositifs déjà évoqués de responsables d’équilibre et de mécanisme d’ajustement favorisent la dynamique du marché. De plus, RTE s’est attaché, depuis sa création, à favoriser les échanges de ses clients et à faciliter leur accès au marché par des services innovants. Les contrats d’accès au réseau intègrent des engagements personnalisés de qualité de fourniture avec indemnisation des préjudices éventuels et peuvent s’assortir de services optionnels de comptage à distance, d’accès au site internet rte-france.com. L’accent porte sur l’écoute et la concertation, via le Comité des Utilisateurs du Réseau de Transport d’Electricité institué en 2000, les nombreux forums organisés en région, sans oublier la relation commerciale de proximité. Dernier fruit de cette coopération : le passage du rythme d’ouverture de ses guichets2 de 7 à 12 en 2005 pour permettre à ses clients d’échanger au plus près des événements.

Un acteur majeur du développement du marché de l’électricité en Europe.

Pour faciliter les échanges et éviter les congestions aux frontières, RTE a élaboré dès 2001, sur la liaison avec l’Angleterre, un mode d’attribution de capacités d’interconnexions fonctionnant par enchères. Parfaitement neutre, ce système d’enchères a été institué fin 2005, dans les deux sens entre le réseau français et les réseaux belge, allemand et espagnol. Avec l’Italie, RTE met aux enchères 50 % des capacités d’exportation et accepte les programmes d’importation dans les limites disponibles. Au total, avec ces nouvelles enchères, 2600 MW de capacité annuelle d’exportation vers la Belgique, l’Allemagne et l’Italie ont été alloués pour 2006, et 2 300 MW de capacité annuelle d’importation depuis la Belgique, et l’Allemagne.

RTE a contribué à la création en 2001 de Powernext, la bourse française de l’électricité et il compte parmi les membres les plus actifs d’ETSO, association qui regroupe 37 gestionnaires de réseaux européens et contribue, par ses innovations et ses réflexions, à la construction du marché européen. En 2002, ETSO a créé un Fonds européen de compensation entre gestionnaires de réseaux pour supprimer l’empilement des péages à chaque frontière. Les pays scandinaves et la Pologne ont adhéré en 2004 à ce système étendu en 2005 aux pays du sud-est de l’Europe non encore membres de l’Union. Tout récemment, ETSO a proposé de coordonner les marchés spots belge, français et hollandais pour réduire les congestions aux frontières. Ce couplage, prévu en 2006, a entraîné la création de la bourse belge de l’électricité, Belpex, dont RTE est un des actionnaires.

3. Un outil industriel à exploiter, entretenir, développer

Le réseau de transport assure la continuité et la qualité de la fourniture de courant et il revient à RTE de le gérer, de l’entretenir et de le développer au meilleur coût.

Robustesse

Depuis les tempêtes de décembre 1999, RTE poursuit un programme d’investissement de 100 M€ par an pendant quinze ans pour accroître la résistance de son réseau. Ce programme, repris dans le contrat de service public conclu en 2005 avec l’Etat, porte notamment sur l’implantation de pylônes anti-cascade et sur le renforcement des ouvrages. De plus, des Groupes d’Intervention prioritaires ont été créés pour faire face à des situations d’urgence. Pour entretenir son réseau, RTE développe une méthode préventive issue de l’aéronautique : l’optimisation de la maintenance par la fiabilité (OMF) qui conjugue inspection visuelle des matériels, thermographie infrarouge des points chauds, contrôles de bon fonction- nement, tests fonctionnels et manœuvres périodi- ques. Les installations sont soumises à une maintenance approfondie tous les six à sept ans et à une révision complète tous les douze ans.

Développer le réseau pour sécuriser la fourniture

RTE doit développer son réseau pour accroître la résistance du système aux aléas et accompagner la croissance du marché de l’électricité. Ce dévelop- pement inclut celui des interconnexions, indispensables aux échanges et aux secours mutuels. En 2005, les capacités d’échange entre la France et la Belgique ont été accrues de près de 1 000 MW avec l’installation d’un deuxième circuit sur la ligne 400kV entre Avelin et Avelgem et la création d’une liaison Avelgem-Mastaing. RTE a aussi renforcé des réseaux régionaux dans le Sud- Ouest, en Auvergne et dans la vallée de la Tarentaise. Dans des régions soumises à de fortes contraintes comme la Bretagne et le Sud Est, RTE tire le meilleur parti des infrastructures existantes en installant des condensateurs haute tension, des compensateurs de puissance réactive ou des transformateurs.

Un développement concerté

Le contrat de service public de 2005 renouvelle les engagements, déjà tenus par RTE, pour mieux insérer le réseau dans l’environnement, en particulier enfouir 30 % des nouvelles lignes haute tension et ne pas augmenter la longueur totale du réseau aérien. Tout projet peut bénéficier d’un Programme d’accompagnement qui finance des dépenses locales de développement durable.

RTE travaille aussi à renforcer la concertation pour parvenir à des solutions partagées. Cette concertation s’organise à toutes les étapes des projets, de leur élaboration jusqu’à leur déclaration d’utilité publique. Des projets majeurs, comme les liaisons entre la France et l’Espagne, Lyon et Chambéry, Souillac et Cahors, Boutre-Broc et Carros, ont fait l’objet de débats organisés par la Commission nationale du Débat public (CNDP). En 2005, RTE a saisi la CNDP du projet de ligne 400 kV Cotentin-Maine pour raccorder le futur réacteur EPR d’EDF à Flamanville, et un débat public riche s’est tenu du 14 octobre 2005 au 23 février 2006, multipliant réunions thématiques et réunions de proximité.

RTE a aussi, conformément à la loi du 10 février 2000, publié cette année son Schéma de dévelop- pement du réseau pour la période 2003-2013. Soumis à l’avis de la CRE et à l’approbation du ministre de l’Energie, ce document de synthèse présente un état des lieux et une vision à long terme des contraintes potentielles sur le réseau. Il est élaboré à partir des études de RTE dans chaque région, en concertation avec les élus, associations et riverains, sous l’égide du préfet de région et en coordination avec la CRADT3 . Il intègre le Bilan prévisionnel de RTE et la programmation pluriannuelle des investissements de production du gouvernement.

Gestionnaire du plus important réseau d’Europe, passage unique vers la péninsule ibérique et vers les îles britanniques, RTE assume pleinement son rôle d’acteur essentiel de l’Europe électrique. Tout en veillant à la sûreté du système électrique français, il participe avec une grande détermination à la construction du grand marché européen de l’électricité.

RTE en chiffres
100 000 km de lignes, dont 47 % en THT (400, 150 et 225 kV) et 53 % en HT (63 et 90 kV) pour la répartition régionale.
2 450 postes électriques 1 160 transformateurs Plus de 8 300 salariés
4 143 milliards € de chiffre d’affaires en 2005 123 TWh d’échanges contractuels sur les lignes d’interconnexion en 2005 : 32 TWh d’importations, 91 TWh d’exportations

(1) Compagnie Nationale du Rhône, EDF, SHEM (Société hydroélectrique du Midi) et La SNET pour les principaux, auxquels s’ajoutent les exploitants d’unités de cogénération, usines d’incinération d’ordures ménagères, éoliennes raccordées au réseau, etc.

(2) Un guichet est un « point de rendez-vous »permettant aux acteurs de mettre à jour les données qu’ils fournissent à RTE.

(3) Commission régionale d’aménagement et de développement du territoire

Source : 3EI, 1er mars 2006

Image d’entête

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général. Essayiste français spécialiste dans l'énergie, il est également enseignant à l'Institut d'Études Politiques de Paris et au Collège d'Europe de Bruges.