Il y a 50 ans, l’Europe créait concrètement la communauté du charbon de l’acier. A l’heure de la crise grecque, il faut retrouver ce pragmatisme et lancer concrètement un grand projet, en faveur de l’environnement et du climat.

Le 9 mai 1950, à l’aube de la création de l’Europe moderne, le père de la première Communauté européenne du charbon et de l’acier, Robert Schuman, affirmait haut et fort : «Messieurs, il n’est plus question de vaines paroles, mais d’un acte hardi, d’un acte constructif. L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes, créant d’abord une solidarité de fait». La mise en commun des productions de charbon et d’acier, placée sous l’égide d’une Haute Autorité Commune, allait ainsi constituer une étape majeure vers une solidarité énergétique renforcée entre les six pays partenaires et une réussite incontestée dans la paix retrouvée du vieux continent.

Au vu de l’actualité grecque du moment, le propos de Robert Schuman a conservé toute sa pertinence. L’engagement européen de ces dernières années, exemplaire, en faveur de la lutte contre le changement climatique constitue une formidable opportunité pour amorcer une véritable politique intégrée de l?énergie, inscrite en filigrane dans l’article 194 du Traité de Lisbonne. Il faut que l’Europe, dans un moment pour le moins difficile, s’affirme comme le leader mondial dans le combat pour l?environnement et contre le réchauffement climatique

Pour cela, nous devons collectivement dépasser les patriotismes énergétiques, cette valse-hésitation permanente qui fait qu’on ne sait plus qui garantit, entre les Etats membres et l’Union , les intérêts communs des peuples d’Europe en la matière. Il est évident en effet, quels que soient les chantiers environnementaux ou énergétiques du moment, que le recours à des choix isolés, nationaux, est source de repli et de recul pour l’ensemble des économies européennes.

Afin de redonner du poids au politique, il est urgent de s’affranchir des palinodies techniques et autres débats d’experts, hermétiques au sens commun, et de faire preuve d’une ambition nouvelle en créant une vraie Communauté européenne de l’énergie, reprenant en cela la juste vision défendue depuis plusieurs mois par Jacques Delors.

Loin du repli craintif face aux pays-tiers producteurs de gaz ou de pétrole (Russie, Algérie,?), cette nouvelle Communauté pourrait nouer avec eux de vrais partenariats énergétiques, globaux et équilibrés. Elle pourrait aussi, très rapidement, s’atteler au renforcement des interconnexions et des échanges solidaires entre ses membres, nécessaires au développement et au partage – par-delà les frontières et les cultures énergétiques – des énergies décarbonées.

Face aux autres continents, cette communauté aurait comme mission d’élaborer une vraie politique industrielle commune, pour faire émerger les acteurs industriels de demain, vecteurs d’un développement énergétique respectueux de la planète. Elle devrait enfin avoir à nos yeux un volet social, en instaurant des règles communes pour l’accès de tous à l’énergie ; la pauvreté énergétique est aujourd’hui une réalité vécue par des millions d’européens, qui n’ont pu cet hiver payer leurs factures d’électricité ou de gaz et qu’on ne peut abandonner au bord de la route.

Face aux ennemis de la France, Danton invitait, hier, à de «l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace». Aujourd’hui, la France n’a plus à affronter d’ennemis sur le sol européen, devenu espace de paix, mais elle a des défis à y relever, dont l’un des plus importants concerne l’énergie. En ce domaine donc, l’invite de Danton conserve toute sa force et sa pertinence. Il faut que les responsables politiques français, comme européens, n’y restent pas sourds et sachent dans les mois à venir faire preuve de toute l’audace nécessaire.

Par l’énergie, l’Europe peut demain renouer le lien avec les locataires du vieux continent que nous sommes, expliciter le sens du projet commun et nous montrer qu’elle agit dans l’intérêt de tous, évitant ainsi caricatures et incompréhensions.

Source: energie.lexpansion.com

Image: Rock Cohen

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général. Essayiste français spécialiste dans l'énergie, il est également enseignant à l'Institut d'Études Politiques de Paris et au Collège d'Europe de Bruges.