Tribune libre, 

Le 9 mai 1950, Robert Schuman appelait les peuples libres d’Europe à mettre en commun leurs ressources pour transcender leurs antagonismes et fonder un organe de coopération supranational : la Communauté européenne du charbon et de l’acier. La CECA a disparu, tandis que la Communauté européenne, instituée en 1957, a fait place à une « Union toujours plus étroite entre les peuples » ; une manière de dire que le fédéralisme européen ne prétend pas déboucher hic et nunc sur les Etats-Unis d’Europe. Les Etats-Unis d’Amérique en effet n’ont qu’un peuple. David Cameron a obtenu des 27 autres Etats membres de ne pas adhérer à cette vision d’une Europe des nations. Elle restera avant tout un marché pour les Britanniques. Why not ? Même s’il est dommage d’écarter ainsi, ne serait-ce que symboliquement, le peuple britannique de l’œuvre la plus extraordinaire héritée de l’après-guerre qu’est la construction européenne.

Nous savons que l’Europe est menacée économiquement, socialement et moralement. Pourtant, jamais la vision qu’en avaient les Pères fondateurs n’a été aussi actuelle. En 1950, Schuman déclarait que « l’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble. Elle se fera par des réalisations concrètes, créant d’abord une solidarité de fait ». Relançons la mécanique des projets, au lieu de se perdre en de vaines discussions sur une révision des traités pour réformer les institutions européennes. Comme dans la plupart des démocraties, ces institutions sont imparfaites. Elles ont néanmoins l’immense avantage de permettre de bâtir des compromis, voire des consensus entre des Etats aux intérêts divergents et entre des courants politiques qui acceptent de se rejoindre pour le bien commun.

Yes, we can ! Le sursaut est possible autour de trois axes : la sécurité intérieure et extérieure, la prospérité pour tous, la convergence économique.

La sécurité des Européens n’est assurée ni au niveau des Etats, ni vis-à-vis de l’extérieur. Les massacres perpétrés par des terroristes islamistes nous invitent à nous rassembler pour éradiquer cette plaie qui mine nos démocraties. Pour ce faire, finançons un vrai budget de sécurité afin que Frontex ait des moyens à la hauteur de sa mission de surveillance ! De même, si, conformément aux Conventions de Genève, nous voulons remplir notre devoir en donnant l’asile aux persécutés qui atteignent nos côtes, encore faut-il avoir le courage de partager l’effort entre Etats. Cet effort sera récompensé si les réfugiés, à l’instar de ceux venus entre les deux guerres, s’intègrent à notre société pour enrichir notre collectivité.

La croissance doit être encouragée et ses fruits mieux partagés. La crise bancaire de 2008 n’a pas conduit au désastre de 1929, largement grâce à la BCE. Mais cette crise a provoqué un affaiblissement des classes moyennes. Réinventons notre modèle pour garantir à tous une formation de qualité tout au long de la vie, condition de la mobilité des centaines de millions d’hommes et de femmes qui ont vocation à travailler dans l’espace européen. Relance de la croissance et réduction des inégalités doivent aller de pair. Saisissons les opportunités qu’offrent le développement durable et l’économie numérique. Dans les deux cas, la recherche et l’innovation sont maîtresses du jeu et l’Europe, avec au premier rang la France, ont de fantastiques atouts.

Enfin, tenons les promesses de l’euro en créant l’union économique, son corollaire obligé. Inscrite dans le traité de Maastricht de 1992, l’union économique n’a en fait pas vu le jour. Commençons par la convergence fiscale. La Commission a dans ses cartons un texte d’harmonisation des bases de l’impôt sur les sociétés qui laisse à chaque Etat la liberté d’en fixer le taux. Que le législateur européen l’adopte pour s’attaquer ensuite à l’harmonisation des pratiques budgétaires et de la gestion de la dette pour cesser d’opposer les pays du Nord vertueux à ceux du Sud qui le sont moins.

L’Europe est notre chance de continuer à peser sur l’avenir du monde et d’affirmer notre attachement indéfectible à la liberté. A la faveur de la campagne référendaire, le peuple britannique entend dire du bien de l’Europe par des dirigeants habituellement peu tendres pour elle. Souhaitons que ces bonnes paroles soient efficaces et que ce peuple admirable reste des nôtres en répondant à l’appel de Churchill lancé en 1946 à l’Université de Zurich : « En avant, l’Europe ! ».

Les signataires

Michel Azibert, DG Délégué Eutelsat, Christian Dargnat, Fondateur de Dargnatnomics, Michel Derdevet, Secrétaire général de ERDF, François Drouin, Président de la société du Tunnel Sous le Mont Blanc, Dominique de La Garanderie, ancien bâtonnier de Paris, avocate associée, Marc de Garidel, Président d’IPSEN, Jean-Marc Janaillac, PDG de Transdev, Noëlle Lenoir, présidente du Cercle des Européens, ancienne ministre, Pierre Mongin, directeur général délégué d’Engie, Joel Séché, PDG de Séché Environnement, Thierry Sueur, VP d’Air Liquide, chargé des Affaires internationales et Européennes, Agnès Touraine, Présidente de l’Institut Français des Administrateurs

Tribune publiée sur l’Opinion

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général.
Essayiste français spécialiste dans l’énergie, il est également enseignant à l’Institut d’Études Politiques de Paris et au Collège d’Europe de Bruges.