Par Michel Derdevet

Depuis le début du XXe siècle, les réseaux électriques ont été structurés de manière essentiellement unidimensionnelle. Le courant électrique allait de l’unité de production vers le consommateur, dans un espace croissant au fur et à mesure des connexions nationales ou des interconnexions entre pays, la gestion d’ensemble de l’équilibre offre-demande étant garantie par un opérateur régional ou national. Ce modèle traditionnel est en pleine mutation, et l’ouverture des marchés, combinée à l’essor des énergies renouvelables, ouvre désormais la voie aux réseaux intelligents, combinant les utilisations, dans lesquelles la diversité des sources de production et la participation active des consommateurs seront favorisées.

L’électricité de demain sera produite non seulement par des centrales électriques « classiques », mais également par des systèmes de plus en plus décentralisés et intermittents (éoliens, photovoltaïques, piles à combustibles de la filière hydrogène…) ; et ces divers systèmes devront être intégrés et mutualisés par les opérateurs de réseaux, qui auront un rôle stratégique à jouer dans cette révolution technologique.

Côté utilisateur, une autre mutation s’annonce, car les réseaux vont être au coeur des nouvelles technologies de gestion de la demande d’énergie. Pour répondre au développement des véhicules électriques, ils permettront demain la recharge, de nuit, des batteries qui les équipent, ce qui modifiera substantiellement le « cycle » électrique de nos pays. Chaque consommateur disposera, par ailleurs, à l’avenir d’un « compteur intelligent » lui permettant d’effectuer, individuellement et en temps réel, tous les arbitrages opportuns, qu’ils soient écologiques ou économiques. L’intelligence du réseau se caractérisera ainsi par la fourniture d’électricité et d’information. Là aussi, un « agrégateur d’informations » sera utile, à la fois pour équilibrer l’ensemble du système électrique et en assurer la qualité de fonctionnement, à tout instant.

Cette révolution sera, partout dans le monde, au coeur des évolutions des entreprises de transport et de distribution d’électricité. La Commission européenne vient de publier fort à propos un « Rapport sur le déploiement stratégique des futurs réseaux électriques européens » et elle recommande opportunément que la technologie des réseaux intelligents s’inscrive dans le cadre du Plan technologique stratégique pour l’énergie (Strategic Energy Technology Plan ou SET Plan). C’est à mon sens une priorité pour la nouvelle Commission et pour le nouveau Parlement européen, qui prendront leurs fonctions l’an prochain, car si l’on veut notamment que l’objectif de 20 % d’énergies renouvelables dans la consommation totale de l’Union soit atteint à l’horizon 2020, il faut impérativement d’ici là que les réseaux électriques européens aient déployé les composantes clefs des réseaux intelligents.

Ce sujet est aussi une des priorités de la nouvelle présidence américaine. Barack Obama a clairement indiqué durant sa campagne sa volonté d’investir dans les réseaux intelligents, les « smart grids », et de soutenir massivement l’usage des compteurs intelligents et des technologies avancées. Son objectif, tout comme l’Union européenne, est de disposer d’un réseau mieux sécurisé, apte à accueillir plus d’énergies renouvelables et offrant aux consommateurs de meilleurs choix énergétiques. Une commission de modernisation du réseau devrait ainsi être mise en place dès le début 2009, auprès de Steven Chu, nouveau secrétaire d’Etat américain à l’Energie, en vue d’étendre les pratiques des réseaux intelligents sur tout le territoire américain. Des fonds spéciaux seront alloués pour soutenir les investissements dans ces réseaux intelligents et développer les technologies les plus avancées. Les démocrates souhaitent que ces ressources bénéficient en particulier aux zones urbaines les plus congestionnées et vulnérables, ainsi qu’aux zones rurales où se situe une part importante des énergies renouvelables. Avec la « révolution verte » concernant les énergies renouvelables, Barack Obama engage ainsi une transformation radicale du fonctionnement de l’économie électrique américaine. L’Union européenne doit poursuivre ardemment ses travaux en la matière car il y a sans doute là une mutation technologique essentielle _ digne de l’apparition d’Internet _ qu’il faut absolument accompagner, et gagner, au plan industriel. L’Europe doit avoir l’intelligence de ses réseaux !

LesEchos.fr

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Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général. Essayiste français spécialiste dans l'énergie, il est également enseignant à l'Institut d'Études Politiques de Paris et au Collège d'Europe de Bruges.