Interview publiée sur Le Journal des activités sociales de l’énergie.

Michel Derdevet est secrétaire général d’ERDF. Il a remis le 23 février dernier au président de la République un rapport intitulé « Energie, l’Europe en réseaux. Douze propositions pour une politique commune en matière d’infrastructures énergétiques ». Il revient en détaille les grands principes pour le Journal en ligne des Activités Sociales.

Peut-on parler aujourd’hui d’un réseau électrique européen, ou d’une juxtaposition de réseaux nationaux ?

Tout dépend du type de réseaux. On peut parler d’un véritable réseau européen de transport de l’électricité, dont la construction remonte à presque un siècle. Les premières interconnexions entre le Sud-Ouest de la France et l’Espagne se sont ainsi établies dans les années 1920. Elles se sont densifiées dans toute l’Europe occidentale après la Seconde Guerre mondiale. En revanche, la coopération européenne ne fait que démarrer pour les réseaux de distribution. Or, ce sont sur ces réseaux que va se jouer la transition énergétique.

Pourquoi ?

Il existe une certaine utopie qui consiste à croire qu’avec la transition énergétique, on aura moins besoin de réseaux. C’est totalement l’inverse. Plus y aura d’énergies renouvelables, plus il faudra des réseaux, et des réseaux intelligents, pour gérer l’inévitable intermittence de la production des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques. L’idée que je défends dans mon rapport est que ce renforcement des réseaux doit se faire à l’échelle de l’Union européenne, puisque c’est une politique concertée de l’Union que de développer la part des renouvelables dans le bouquet énergétique Michel Derdevet « Les réseaux énergétiques organisent la solidarité entre les territoires. »

européen. La bonne maille pour penser les réseaux est celle du continent, comme le font les Américains ou les Chinois, pas celle des petits Etats nations d’Europe. Cela passe aussi par un effort de normalisation industrielle de tous les aspects du système électrique.

Quels sont les enjeux de cette normalisation européenne ?

Aujourd’hui, les normes européennes en matière d’équipements électriques se contentent de permettre l’interopérabilité entre les différents systèmes nationaux. Mais il faudrait une véritable norme européenne, ayant vocation à devenir un standard international, dans les compteurs intelligents, les câbles, les transformateurs, tous les éléments du système électrique. C’est ce qu’a fait Barack Obama en début de mandat : il a réuni la commission américaine de normalisation et a demandé aux industriels de se mettre d’accord sur une norme permettant de faire des Etats-Unis un champion des réseaux intelligents. La normalisation n’est pas un sujet technique, mais un sujet très politique. L’Union européenne s’est constituée autour de la mise en commun, en 1951, du charbon et de l’acier : ce n’était pas un acte technique, mais au contraire un choix politique. Il faut retrouver un sens au projet européen. L’Union européenne ne peut pas se réduire à un marché. L’énergie est un domaine important pour donner du sens à l’Europe, et emporter l’adhésion, car cela parle aux citoyens, qui ont besoin d’une énergie moins chère et plus propre. C’est pourquoi je propose notamment, dans mon rapport, de mutualiser la recherche et développement européenne sur les questions clés de la transition énergétique, comme le stockage de l’électricité ou la voiture propre.

Revenons à l’aspect territorial. Les collectivités locales vont jouer un rôle croissant dans la définition des politiques énergétiques…

C’est certain, et c’est une excellente chose. Il y aura à l’évidence de plus en plus d’initiatives territoriales, notamment en matière d’énergies renouvelables. Mais il faut éviter les replis locaux, régionaux ou même nationaux. Les réseaux énergétiques servent à organiser la solidarité entre les territoires. Ils sont là pour organiser leur complémentarité. C’est pourquoi je propose dans mon rapport la création d’un Forum européen des territoires mais aussi d’un fond d’indemnisation pour les régions traversées par les grandes infrastructures de réseaux énergétiques, typiquement les lignes à très haute tension. Ce fond proposerait des contreparties contre les nuisances environnementale ou paysagère. S’il avait existé, la construction de l’interconnexion à très haute tension avec la Catalogne, qui a été inaugurée par le Premier ministre le 20 février dernier, aurait sans doute été plus simple alors que ce chantier s’est étalé sur plus de dix ans du fait des contestations locales.

Quelles sont les spécificités du réseau électrique français par rapport à celui d’autres pays européens ?

En France, le réseau est organisé à l’échelle nationale, contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne, où existent quelques 800 entreprises de distribution d’électricité. Le réseau électrique français a bénéficié depuis la loi de nationalisation d’EDF en 1946 d’investissements constants, financés par la péréquation tarifaire. Cette dernière est aujourd’hui regardée avec intérêt par nos partenaires européens. J’ai conduit, pour rédiger mon rapport, 110 auditions dans toute l’Europe. J’ai constaté que les gestionnaires de réseau regardent l’organisation nationale, couplée à la péréquation tarifaire, comme une idée importante et utile. Une autre singularité française est qu’une entreprise, ERDF, couvre 95 % du territoire, ce qui lui donne la possibilité de lancer des grands programmes à l’échelle nationale. Le déploiement à venir des 35 millions de compteurs intelligents Linky en est un bel exemple.

Que préconisez-vous en matière de sécurité européenne d’approvisionnement énergétique ?

Les enjeux sont différents pour l’électricité et le gaz. S’agissant du gaz, la priorité est de permettre aux pays de l’est de réduire leur dépendance à l’égard du gaz russe. Pour la France, il ne représente pas plus de 16 % des approvisionnements, mais 40 % en Allemagne, 77 % en Pologne et de 90 à 100 % en Finlande ou dans les États baltes. Il faut créer la possibilité d’inverser les flux de gaz, tournés exclusivement d’est vers l’ouest, sans quoi ces pays se voient en permanence sous la menace de hausses de prix inconsidérées, voire de rupture d’approvisionnement. Pour l’électricité, la sécurité d’approvisionnement dépend essentiellement de deux facteurs : l’intégration des énergies renouvelables intermittentes, éoliennes et photovoltaïques, et du manque de moyens de production de pointe. Il est impératif que les dispositifs mis en place dans les différents pays pour y faire face, comme les mécanismes de capacité pour la gestion de la pointe, soient mis en cohérence. Les réseaux auront un rôle essentiel à jouer, avec le développement des interconnexions, et à l’avenir, des smart grids.

Nicolas Chevassus pour Le Journal des activités sociales de l’énergie

Photo d’entête : flickr

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général. Essayiste français spécialiste dans l'énergie, il est également enseignant à l'Institut d'Études Politiques de Paris et au Collège d'Europe de Bruges.