Michel Derdevet

Les enjeux de la transition énergétique vers une économie décarbonée sont nombreux et complexes, qu’ils soient technologiques, nanciers, sociaux ou politiques. Les industries de réseaux ont un rôle tout particulier pour y répondre. Elles peuvent uidi er l’accès aux énergies renouvelables, faciliter l’intégration des nouveaux usages tels que les véhicules électriques et contribuer à l’émergence de technologies innovantes. Cela impliquera d’adapter et de sécuriser la régulation de ces industries, ainsi que de rationaliser leur organisation européenne.

1. La « composante » énergie du changement climatique

Ces dernières années, la lutte contre le chan- gement climatique est devenue un thème om- niprésent des débats de politique énergétique. Dans les pays développés, mais aussi dans les émergents, de nouvelles politiques insistent fortement sur la nécessaire réduction des émis- sions de gaz à effet de serre.

Depuis l’avènement de l’ère industrielle, la croissance économique est allée de pair avec une hausse de l’intensité énergétique (définie comme le contenu en énergie de la richesse créée), très majoritairement fossile, générant aujourd’hui des mix énergétiques et de transports mondiaux émetteurs de carbone dont l’effet nocif sur l’environnement est démontré. La préoccupation des décideurs politiques est devenue la suivante : comment répondre aux attentes croissantes en termes de consommation d’une population mondiale qui augmente de façon exponentielle et, en même temps, maîtriser le niveau des émissions de gaz à effet de serre ? Répondre à cette question implique de combiner plusieurs leviers. Quatre d’entre eux nous semblent essentiels :

Diminution des émissions de gaz à effet de serre (GES) et des pollutions par des transferts d’usage. Les émissions de GES résultent de l’ensemble de l’activité économique. Deux secteurs sont particulièrement concernés : l’énergie et les transports, tant pour le fret que pour le transport de passagers, fortement consommateurs d’hydrocarbures. Le transfert de combustibles très émetteurs (pétrole, charbon) vers d’autres énergies faiblement émettrices (électricité, gaz) est essentiel. Pour le secteur des transports, cela impose d’abandonner le pétrole au profit de l’électrique et du gaz ; pour la production d’électricité et de chaleur, d’abandonner le charbon au profit des énergies renouvelables et du nucléaire.

Amélioration de l’efficacité énergétique. Qu’il s’agisse de l’offre d’énergie ou de la demande, des optimisations technologiques ont été mises en œuvre et sont encore possibles pour rendre les mêmes services énergétiques. Côté offre, les processus d’extraction miniers, les raffineries, les centrales électriques deviennent toujours plus ef cients. Côté demande, les industries lourdes, le secteur tertiaire et résidentiel re- courent à des équipements ou à des process limitant la consommation d’énergie par unité de valeur ajoutée ou par usage. Les marges de progrès restent très significatives, surtout si l’on fait évoluer les comportements individuels

Préservation de la biodiversité. À l’échelle mondiale, les activités humaines sont responsables de la disparition de milliers d’espèces animales et végétales. Des exploitations excessives de la forêt pour produire l’énergie (y compris renouvelable) peuvent avoir pour conséquence la destruction d’espèces endé- miques. Une consommation des ressources respectueuse de la biodiversité est donc devenue, à l’évidence, nécessaire pour garantir durablement la diversité.

Développement de l’éducation à l’environnement. Comprendre les enjeux de la diversité et les interdépendances du monde est essentiel pour initier des actions qui permettent de maîtriser le changement climatique, tout en répondant aux attentes d’une population en croissance. Le monde universitaire est disponible pour partager son savoir. Dans le domaine de l’énergie tout particulièrement, l’échange des meilleures pratiques est un impératif. Nos concitoyens doivent être « éclairés » et solidaires pour prévenir les différentes agressions de l’environnement et éviter le basculement vers une planète inhabitable.

2. Accélérer la transformation énergétique

Au total, la combustion d’énergie émet aujourd’hui 32 000 Mt de CO2 par an dont plus de 40 % proviennent du charbon, 35 % du pétrole et 20 % du gaz naturel. Selon l’AIE, le secteur transport représentera, demain, 19 % de la consommation globale d’énergie et, à lui seul, 23 % des émissions de GES. Les autres usages de l’énergie contribueront massivement à l’échelle mondiale aux émissions. L’AIE fonde sa vision prospective sur une nécessaire maîtrise de la demande en énergie (réduction de la demande en énergie finale par habitant(1) et une décarbonation volontariste du secteur du transport. Donner la priorité à la transformation des secteurs de l’énergie et du transport est une évidence.

Parmi les vecteurs de cette transformation, l’électricité jouera un rôle central. Tous les scé- narios con rment en effet l’électri cation des usages. L’électricité sera l’énergie des smart cities, des territoires durables, des nouveaux usages et de la numérisation. Fort heureuse- ment, il s’agit du vecteur énergétique le plus facile à décarboner : le choix de technologies bas carbone, comme les énergies renouvelables (ENR) et le nucléaire, permettra de réduire sen- siblement les émissions de CO2 et des autres polluants (SOX, NOX,…) et constituera une al- ternative durable aux énergies fossiles, en par- ticulier au charbon et pétrole. La numérisation et les progrès du stockage permettront parallè- lement de piloter plus nement l’ajustement de l’offre et de la demande d’électricité. En n, les réseaux de transport et de distribution d’élec- tricité joueront un rôle central de plateforme facilitatrice, du niveau local au niveau natio- nal et continental, véritable « système nerveux » support de la mise en œuvre de l’économie énergétique de demain.

3. La mise en place d’une société en réseau

A) Énergie : aller vers des territoires durables

Les territoires disposent de gisements énergétiques locaux considérables, qui encouragent de plus en plus les élus et les collectivités à s’inscrire dans des politiques locales d’aménagement. Et le développement en France des énergies renouvelables (petite hydraulique, éolien, photovoltaïque, biomasse) permettra, à l’avenir, la valorisation optimale de ce potentiel économique local, qui s’exprimera notamment dans les 212 « territoires à énergie positive pour une croissance verte » consacrés par la loi sur la transition énergétique du 17 août 2015.

Dans le même temps, pour atteindre un équilibre acceptable à la fois en matière de prix, d’indépendance énergétique et de réduction des gaz à effet de serre, l’amélioration de l’efficacité énergétique s’avère nécessaire. De ce point de vue, les collectivités auront l’ardente obligation, tant pour des raisons éco- logiques qu’économiques (crise des finances locales, …), d’accélérer leurs actions de maîtrise de la demande d’énergie (MDE), qui seront elles aussi facilitées par l’existence des plans climat-air-énergie territoriaux (PCAET), encouragés par la loi d’août 2015.

Cette gouvernance locale est à articuler avec les échelles de « niveau supérieur », en particulier en électricité, où le système est solidaire dans sa globalité. Sous peine de créer une « fracture électrique », il sera plus que jamais nécessaire, demain, de garantir la solidarité et les équilibres entre territoires, notamment entre territoires ruraux, faiblement consommateurs, où seront majoritairement implantées les ENR (car l’espace disponible permet leur déploiement), et les territoires urbains, là où nos concitoyens se concentrent de plus en plus(2). Si cette problématique d’aménagement du territoire n’est pas anticipée à temps, les risques en termes économiques, mais aussi politiques et sociaux, seront considérables.

À ce propos, un rappel s’impose : la décentralisation énergétique, ce n’est ni l’autarcie, ni un système fermé, tel le « domaine romain », avec ses terres cultivables et ses réserves forestières propres, dont le mythe semble se justifier par une fonction de sécurité et d’assurance(3), mais plutôt un système basé sur les échanges et les complémentarités.

Ce sera le rôle des réseaux de distribution, qui collectent désormais les énergies renouvelables tout autant qu’ils alimentent, d’assurer cette solidarité technique et cette péréquation économique entre les territoires. Aller vers des territoires durables impliquera à la fois d’organiser une gestion plus locale que celle d’au- jourd’hui, sans perdre de vue les équilibres sur les marché pertinents, qu’ils soient mondiaux ou régionaux (pétrole et charbon vs. électricité et gaz dans le domaine de l’énergie).

À la maille européenne, il faudra, là aussi, inscrire les différents territoires au sein d’une solidarité plus large, éviter les replis « souverainistes », encourager les coopérations transfrontalières entre gestionnaires de réseaux de transport, mais aussi entre gestionnaires de réseaux de distribution, comme j’ai pu le rappeler dans le récent rapport « Énergie, l’Europe en réseaux » remis au président de la République le 23 février dernier(4).

B) Transport : repenser la mobilité

S’agissant du transport, chaque territoire a historiquement été associé à des modes différents : l’autobus ou le tramway aux communes, l’autocar ou le train régional aux départements et régions. Depuis les années 1980, la dynamique spatiale a évolué, les limites entre la ville et l’espace rural sont devenues moins nettes, les bassins de vie se sont élargis. La lutte contre le changement climatique et le renchérissement du prix du pétrole (avec son corollaire : la précarité énergétique) renforcent le besoin d’offrir une alternative au transport individuel. L’offre de transport devra donc se transformer en une offre de mobilité permettant un usage intégré des transports qui soit exible, réactif et accessible à tous à l’échelle de chaque territoire de vie.

En s’appuyant sur les nouvelles technologies numériques, cela implique de favoriser les solutions tarifaires, d’information ou de coordination des horaires qui s’affranchissent des frontières de compétence existantes pour relier les réseaux existants : abonnements combinés, billettique croisée, information multimodale, programmation des horaires, structuration du réseau. Le défi est majeur car il implique de définir des règles de coopération de nature à permettre l’intégration des offres de transport public-privé jusque là indépendantes.

4. Vers un nouveau modèle

A) Comprendre les systèmes qui régissent l’action à différentes échelles

Travailler à la mise en place d’une vraie société en réseau(x) où la compréhension des systèmes qui régissent l’action aux différentes échelles et la maximisation des synergies à chaque niveau serait au cœur de la ré exion nous semble désormais une priorité.

Illustrons ce propos sur un territoire particulier : la ville. Celle-ci est à la fois un dé majeur et une solution-clé pour la croissance économique dans un contexte de changement climatique. Grâce à sa structure à haute densité, la ville a le potentiel pour générer la croissance et le travail d’une manière très ef cace. Différents concepts interconnectés y associent espace, énergie, technologies. On parle de smart buildings, mobilité douce, green city ou ville numérique. Même si le concept de smart city est encore largement en train d’évoluer en plus d’être protéiforme, tout le monde reconnaît qu’il est lié à la façon dont la ville va devenir un point focal du changement des comportements de consommation ainsi qu’un centre d’innovation créant la croissance future avec un objectif : son développement durable. Néanmoins, peut- on isoler la ville des territoires avec lesquels elle est en relation (région, pays, monde) sans la priver de l’énergie vitale à son développement ?

On le comprend, cet exemple peut s’étendre à tout territoire. Le besoin est de développer une approche combinant compréhension des enjeux et des initiatives locales avec une combinaison de savoir-faire plus globaux.

B) Innover en croisant les données

Répondre aux attentes des consommateurs est au cœur même de la maximisation de l’utilité collective. Le principe prend de l’envergure à l’ère du numérique, d’autant qu’après l’avènement d’internet, la question des données et des services associés s’est progressivement éloignée de celle des infrastructures de communication.

En France, des centaines de PME locales (Criteo, Ezakus, Wattgo…) se sont déjà lancées dans l’aventure des data. Dans le même temps les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) testent en permanence, à l’échelle de la planète, les limites de la vie privée des individus. Des expériences grandeur nature, appelées démonstrateurs, sont mises en place. Leurs résultats dans les domaines de l’électricité ou du transport confirment l’intérêt des consommateurs et des collectivités pour des services basés sur le traitement en masse de données individuelles, qui peuvent faciliter l’action des territoires dans des domaines tels que la planification ou l’action sociale.

Cependant, des risques sont à maîtriser : l’usage, la transmission, le croisement des données par les opérateurs doivent être, dès l’origine, encadrés par convention sous peine d’exposer leur responsabilité ; la communication de données agrégées (sous forme payante ou d’open data) pose la question des « ayants droits » : à qui peut-on, ou doit-on, refuser tel ou tel type de données ? Enfin, les activités numériques sont mondiales, transnationales, alors que les autorités de régulation (en France, la CNIL) ne disposent que d’outils juridiques nationaux, perçus parfois comme de fragiles « lignes Maginot »…

C) Aller vers un modèle systémique de croissance

Mettre en place des stratégies de développement intégrées supposera une plus grande transversalité dans les modes de travail et les processus de décision. Néanmoins, la transversalité ne saurait relever d’une procédure ou d’un service spécifique ; c’est la notion de gouvernance qui doit prendre tout son sens. Elle suppose, de la part des entités à l’échelon national ou régional, la connaissance des projets initiés au niveau local, la capacité à jouer un rôle de concertation, de coordination et d’appui des initiatives. Un projet considéré comme « à énergie positive et croissance verte » devra satisfaire des conditions à la maille locale, mais également à la maille nationale, voire internationale, pour éviter des effets de bord (nuisances exportées ou créées en dehors du territoire supérieures au gain local ; destruction d’emplois dans le pays supérieure à la création locale, etc.). Le système tout entier doit être dynamisé par l’articulation entre les différentes échelles des territoires. La dynamisation de l’économie ne peut reposer sur la seule amélioration des systèmes existants : une innovation technique, organisationnelle et sociale doit venir compléter la logique propre de rationalisation verticale des grandes organisations existantes. C’est le rôle des projets locaux qu’il convient de favoriser.

Pour cela, des démarches qui procèdent majoritairement d’initiatives à petite échelle (porteurs de projets individuels, démonstrateurs) doivent être mieux connues des instances et acteurs dédiés à la facilitation des processus de développement. Toutefois, pour préserver la capacité d’innovation, cette amélioration de la capacité de connaissance ne doit pas être « normalisante ». Face à un terrain de jeu étendu, maintenir les options ouvertes devient un objectif stratégique.

D) Combiner valeur économique directe et indirecte

Pour garantir la création de valeur, il faudra donc s’appuyer sur des signaux-prix efficients, complétés par des dispositifs adéquats de mesure des ux (matières, ressources humaines, qualification, qualité de vie, CO2…) aux différentes échelles. L’émergence d’un projet pourra requérir également la construction de propositions de valeur prenant en compte l’ensemble des acteurs participant aux différentes dimensions du système. L’architecture du marché devra être efficace et concurrentielle pour permettre une mutualisation optimisée des ressources (y compris garantir la sécurité d’approvisionnement énergétique). Des outils juridiques et financiers adéquats (délégation de service public, partenariat public-privé, etc.) devront sans doute être proposés pour fédérer les contributeurs, organiser la gouvernance, voire permettre des subventions publiques.

C’est donc bien une adaptation réciproque des entreprises et des territoires qui pérennisera des initiatives ponctuelles en s’appuyant désormais sur un marché mondial et des protocoles internationaux et en recourant à des initiatives et à des nancement locaux fédérant les énergies territoriales. Les réseaux sont au cœur de cette articulation entre le local et l’international et l’hybridation de leur modèle est donc bien le défi majeur du XXIe siècle.

5. Une collaboration internationale

Dans cette perspective, accroître les échanges d’information sur les solutions technologiques (cas d’usage, standards) sera l’un des aspects importants de la collaboration internationale à organiser.

De nombreux pays accroissent leurs investissements pour expérimenter de nouvelles solutions dans les domaines des technologies smart et numérique appliquées à l’énergie ou au transport. Mais les résultats ne sont pas toujours partagés de façon organisée, ce qui ralentit l’émergence de standards, de politiques et de modèles d’affaires favorisant les effets de série et, plus généralement, l’atteinte rapide et efficace des objectifs de maîtrise du changement climatique.

Par ailleurs, pour les pays émergents, l’accès à l’énergie est indispensable au développement économique : plus d’1,3 milliard de personnes restent privées d’accès à l’électricité. Et le service, quand il existe, peut être remis en question brutalement par des black-out (comme en 2012 en Inde) provoquant désorganisation et pertes économiques. Pour ces pays, les smart grids et les développements en cours en matière de stockage, qui recouvrent une pluralité de concepts (micro grid, par exemple), apportent des perspectives d’alimentation en électricité pour nombre de zones reculées.

On comprend ainsi que l’accès à l’électricité et aux services énergétiques modernes restera un processus complexe car son prix dépend de paramètres comme l’éloignement des sites, le niveau de connaissance, l’existence de vols ou de financements. La résolution des ces questions exigera une coordination et une action collectives.

Les enjeux de la transition énergétique vers une économie décarbonée sont nombreux et complexes, qu’ils soient technologiques, financiers, sociaux ou politiques. Les industries de réseaux auront un rôle tout particulier pour y répondre. Elles ont tout d’abord la charge d’intégrer les énergies renouvelables et les nouveaux usages tels que les véhicules électriques. Elles ont ensuite la charge d’élaborer les solutions technologiques qui permettront aux citoyens de mieux s’approprier leurs consommations, mais aussi de développer les smart grids qui sont au cœur des innovations et de la croissance économique de demain. Enfin, les gestionnaires de réseau garantissent, notamment en France, les solidarités physiques et économiques entre les usagers et les territoires. Les industries de réseaux peuvent donc fluidifier l’accès aux énergies décarbonées et contribuer ainsi, efficacement, à la lutte contre le changement climatique, sous conditions d’une adaptation et sécurisation de la régulation les concernant, ainsi que d’une rationalisation de leur organisation européenne, encore aujourd’hui trop disparate.

1. En France, selon l’Union française de l’électricité, il serait possible de passer de 2,4 Mtep par français en 2015 à 1,8 en 2040.

2. Ainsi, l’Île-de-France consomme 14 fois plus d’électricité qu’elle n’en produit, alors que la Champagne-Ardenne produit 4 fois plus qu’elle n’en consomme.

3. Cf les écrits de l’historien de l’Antiquité, Paul Veyne.

4. « Energie, l’Europe en réseaux, douze propositions pour une politique commune en matière d’infrastructures énergétiques », La Documentation française, février 2015.

 Publié dans La Revue de l’Énergie n°627 – septembre-octobre 2015

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Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général.
Essayiste français spécialiste dans l’énergie, il est également enseignant à l’Institut d’Études Politiques de Paris et au Collège d’Europe de Bruges.