Par Michel Derdevet, Maître de conférences à l’Institut d’Études Politiques de Paris (*)

Les notions de « pauvreté énergétique » et de « précarité énergétique » ont fait irruption dans le débat public européen et mondial. Cette question de la vulnérabilité énergétique des consommateurs s’impose désormais comme une priorité, non seulement aux États, mais aussi à l’Union européenne. Cet article présente ce concept qui regroupe des notions différentes selon les États et constate que si les causes sont diverses, les conséquences sont identiques. Après l’examen de la situation actuelle en France, l’auteur propose des pistes de réflexion pour lutter contre cette situation et arrive à la conclusion qu’un « plan Marshall » autour de la solidarité européenne permettrait à la fois d’améliorer cette situation et de renforcer le projet européen.

Depuis le milieu de la décennie pas- sée, les notions de « pauvreté éner- gétique » et de « précarité énergétique » ont fait irruption dans le débat public européen, le « vieux continent » constatant alors, avec surprise, son incapa- cité à assurer le welfare énergétique mini- mum de tous ses citoyens. Mais ce sujet dépasse largement l’horizon des 27. À ce jour, 1,3 Md d’habitants de la planète n’ont toujours pas accès à l’électricité, et 2,4Mds vivent sans condition de cuisson des ali- ments propre (1). À l’aube d’une année 2012 placée par l’ONU sous le sceau « Substainable energy for all », les inégali- tés sont là: 20 M d’habitants de l’État de New York consomment annuellement l’équivalent énergétique de 800 M d’habi- tants de l’Afrique sub-saharienne! Et pour- tant, les experts de l’AIE estiment qu’il suf- firait de multiplier par 5,3 les programmes afférents (2) et de consacrer, d’ici 2030, 48Mds$/an à la pauvreté énergétique pour garantir à cet horizon un accès uni- versel à l’énergie de tous les habitants de la planète. Soit un effort annuel mondial équivalent à l’achat de 128Airbus A380!

Si l’on revient dans l’espace européen, dans un contexte de récession larvée de notre éco- nomie, la question de la vulnérabilité énergé- tique des consommateurs s’impose désor- mais comme une priorité, non seulement pour les États, mais aussi pour l’Union elle- même. La Commission européenne estimait l’an dernier que 65 M d’Européens étaient confrontés à cette précarité énergétique, qui frappe donc – au bas mot – un Européen sur huit. La difficulté majeure réside cependant dans l’hétérogénéité des définitions utilisées par les différents pays, et dans la grande confusion concernant l’usage des termes « précarité énergétique » et « pauvreté éner- gétique ». La « précarité énergétique » implique une dimension d’incertitude et de vulnérabilité pouvant entraîner, en fonction des circonstances, tel ou tel foyer dans une situation fragilisée, tandis que la « pauvreté énergétique » se traduit, elle, par un manque de ressource avéré par rapport à un seuil défini. Les deux termes sont à l’évidence uti- lisés d’une façon trop indifférenciée et méri- teraient un travail conceptuel plus appro- fondi. La précarité énergétique évoque une situation temporaire, face à laquelle on s’en remet à Dieu (3). La pauvreté énergétique renvoie, elle, à la condition sociale et fait intervenir des facteurs exogènes (évolution des prix, conjoncture économique) et des facteurs endogènes (choix de vie, de localisa- tion, de logement, vieillissement, évolution des revenus).

(*) Auteur notamment de Les réseaux électriques au cœur de la civilisation industrielle, Timée, 2007, avec Christophe BouneAu et Jacques PerCeBois et L’Europe en panne d’énergie, Descartes, 2009.

(1) Aie –World energy outlook 2011
(2) L’accès à l’énergie mobilise aujourd’hui 9,1 Mds $ dans le monde, essentiellement issus des organisations multilatérales (34%) et des aides bilatérales au développement (31%).
3) en latin, precarius signifie « obtenu par prière ».

Source : Revue de l’énergie N°604 Novembre-Décembre 2011

Image d’entête : Flickr

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général. Essayiste français spécialiste dans l'énergie, il est également enseignant à l'Institut d'Études Politiques de Paris et au Collège d'Europe de Bruges.