L’Europe doit investir massivement dans les infrastructures, en particulier celles des réseaux pour répondre aux défis technologiques, sociétaux et économiques que pose la transition énergétique. Par Michel Derdevet, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, professeur au Collège d’Europe de Bruges. A l’heure où Donald Trump propose d’investir massivement, sous forme essentiellement de partenariats public-privé, dans l’amélioration des infrastructures de réseaux (transport, eau, énergie et télécoms notamment), le silence de l’Europe est assourdissant ; notre ambition collective apparaît comme désespérément absente, et l’Union semble « engluée » dans une multitude de textes techniques, parfois pertinents comme le récent Clean Energy Package, mais dépourvus d’une ligne politique directrice, d’un horizon parlant clairement au citoyen européen.

Il manque près de 280 milliards d’euros d’investissements par an

En matière financière, la panne chronique d’investissements n’a été que peu affectée par les initiatives engagées depuis trois ans ; il manque près de 280 milliards d’euros d’investissements/an pour que la croissance européenne redémarre[1]. Le doublement annoncé du Plan Juncker à 630 milliards d’euros pourrait répondre en partie à cet enjeu, mais encore faudrait-t-il que les montants de sa première « mouture » soient atteints … ce qui est encore loin d’être le cas !

S’il est un domaine qui pourrait, à l’évidence, être boosté via une politique dynamique d’investissements, c’est l’énergie, et la formidable transformation souterraine que cette industrie connaît en Europe.

Tous les pays européens se trouvent aujourd’hui en première ligne face aux nombreux défis technologiques (déploiement de nouveaux moyens de production, renouvelables et décentralisés, rénovation massive des parcs immobiliers, invention de nouveaux modèles énergétiques locaux), sociétaux (acceptabilité d’une évolution des modes de vie) et économiques (activation de circuits de financement innovants et mobilisation de l’épargne) qui structurent la transition énergétique.

Un cahier des charges profondément renouvelé

Les réseaux énergétiques, en particulier, sont soumis à un cahier des charges profondément renouvelé dans

ce contexte de transition énergétique, puisque leur organisation doit désormais permettre à la fois d’accompagner la décentralisation de la production renouvelable sur des centaines de milliers de sites, de piloter une complexité d’un ordre nouveau ; d’assurer de nouvelles solidarités entre les Etats et les régions ; et enfin de continuer à garantir un égal accès aux services énergétiques, sans que la transition ne devienne un facteur de discrimination à l’encontre des citoyens les plus fragiles économiquement et des territoires les plus isolés.

La manière de relever ces défis dépendra certes des choix faits dans chaque État membre, et même, de plus en plus, dans chaque région ou dans chaque collectivité de l’Union ; mais les solutions trouvées auront en commun de devoir s’insérer dans des systèmes énergétiques dont les réseaux de transport et de distribution, d’électricité ou de gaz, fournissent déjà, sur des millions de kilomètres, l’architecture.

Assurer la sécurité d’approvisionnement des Européens

Continuer à « faire système », grâce aux réseaux, afin de délivrer une énergie dans les meilleures conditions d’efficacité et de coût, est un impératif absolu pour la sécurité d’approvisionnement des Européens, notre confort de vie, la compétitivité de nos entreprises et donc nos emplois. L’Europe est la zone du monde qui offre les services énergétiques de la meilleure qualité ; cet atout doit être conforté, car il correspond à une attente forte de nos concitoyens [2] .

Le défi est de taille car des centaines de milliards d’investissements devront être engagés d’ici à 2030 sur ces réseaux énergétiques, et dans une Europe convalescente, chaque euro devra être investi avec le plus grand souci d’efficacité pour nos collectivités.

Une approche européenne cohérente et pragmatique

Il faut donc d’urgence faire émerger une approche européenne cohérente et pragmatique dans le domaine des réseaux, pour résoudre les difficultés d’aujourd’hui, et répondre aux défis de demain. Nous devons pour cela organiser nos efforts autour de trois axes majeurs :

– rénover la sécurité d’approvisionnement et la coopération entre les entreprises de réseaux, qui sont plus que jamais des « opérateurs cruciaux », mais aussi les collectivités locales, porteuses de la transition énergétique,

– renforcer les coordinations des régulations et les leviers de financement pour optimiser les coûts des infrastructures, tout en investissant sur les territoires traversés par ces infrastructures stratégiques, promouvoir l’Europe en leader de l’innovation énergétique, en donnant un nouvel élan et une nouvelle dimension à sa R&D, notamment à travers la normalisation, la création d’une plateforme des données énergétiques et la mise en place de corridors des mobilités innovantes, déjà engagée dans huit pays européens.

Soixante ans après la signature des Traités de Rome, dont celui instituant une Communauté européenne de l’énergie atomique (CEEA), une vraie politique commune en matière d’infrastructures énergétiques irait à l’évidence dans cette (juste) direction, et donnerait un contenu concret au projet d’« Union de l’énergie », plus proche des citoyens européens.

 

[1] Estimation du Think Tank Bruegel

[2] Cf. enquête IFOP pour Synopia – « les français et la transition énergétique », janvier 2017

Article publié dans La Tribune, le 10 mars 2017

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général.
Essayiste français spécialiste dans l’énergie, il est également enseignant à l’Institut d’Études Politiques de Paris et au Collège d’Europe de Bruges.