Michel DERDEVET – Maître de Conférences à l’Institut d’études Politiques de Paris

S’il est un sujet emblématique et symbolique des évolutions centripètes de notre pays depuis le début du XXIe siècle, c’est bien l’énergie. Entre le début de l’ouverture en France des marchés de l’électricité et du gaz, en 2000, et aujourd’hui, l’Europe de l’énergie est passée dans tous les esprits du rang d’espoir et d’espérance au stade de craintes et d’angoisses. Comment expliquer ce basculement?

Pourquoi, alors que nos atouts industriels (EDF, Gaz de France, Suez, …) restent profondément pertinents, l’Europe suscite- t-elle désormais à tous niveaux rejets et inquiétudes? Pourquoi la France, dans ce domaine plus que dans d’autres, développe- t-elle désormais un discours basé sur « l’ex- ception énergétique », l’existence d’un «génie national» 1 , encourageant ainsi le repli derrière des modèles économiques datant du siècle dernier? Afin d’esquisser quelques réponses à ces questions, il nous a semblé pertinent d’analyser ici à la fois l’évolution de l’opinion, des médias et surtout des discours politiques, essentielle- ment parlementaires, afférents à ce sujet.

Une opinion française peu informée, changeante et qui doute de l’Europe

L’Eurobaromètre réalisé entre octobre et novembre 20052 concluait que 50% des Français considéraient le niveau européen comme le plus pertinent pour «répondre aux nouveaux défis en matière d’énergie que nous avons à relever dans les années à venir», contre 36% pour le niveau national; cinq mois plus tard, en mars-avril 2006,3 la même enquête montrait un basculement significatif : 39% croyaient encore que le niveau européen devait être privilégié, mais 40% préféraient une réponse nationale et 15% une réponse locale (alors qu’ils n’étaient que 10 % quatre mois plus tôt).

Comment expliquer cet effritement en un semestre du soutien à une politique euro- péenne de l’énergie? Principalement, selon nous, par une absence de mise en perspec- tive, dans notre pays, des enjeux liés à la construction du marché intérieur de l’énergie.

En juin 2004, un sondage réalisé par Opinionway pour Le Figaro montrait que 70 % des personnes interrogées se disaient soit très, soit plutôt favorables au processus d’ouverture à la concurrence des marchés du gaz et de l’électricité. Parmi les atouts supposés, beau- coup (79 %) escomptaient une baisse des prix.

Deux ans plus tard, en juin 2006, l’opinion était plus partagée4 : 34% des Français estimaient que l’ouverture à la concurrence et le libre choix de leur fournisseur au 1er juillet 2007 allaient faire baisser leur facture d’élec- tricité, 32 % l’augmenter et 30 % ni l’aug- menter ni la baisser (4 % ne se prononçant pas).

(1) Pour reprendre la formule du sociologue Gérard Mermet, in Le Nouvel économiste n°1374 du 8 au 14 février 2007.
(2) Attitudes au sujet de l’énergie, Eurobaromètre spécial 247/Vague 642 – TNS Opinion& Social.

(3) Les enjeux énergétiques, Eurobaromètre spécial 248/Vague 652 – TNS Opinion & Social.
(4) «Les conséquences de l’ouverture du marché de l’électricité aux particuliers en 2007», sondage CSA/France Europe Express/France Info, juin 2006.

Source : La Revue parlementaire et politique no 1042, 30 mars 2007

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Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général.
Essayiste français spécialiste dans l’énergie, il est également enseignant à l’Institut d’Études Politiques de Paris et au Collège d’Europe de Bruges.