Michel Derdevet, secrétaire général, membre du Directoire d’ERDF, professeur à l’IEP et au Collège d’Europe de Bruges

Réfléchir aux réseaux de demain, en Europe, en France ou dans nos territoires, c’est bien sûr renforcer les grands ouvrages, les lignes à haute et très haute tension, les interconnexions entre États membres, rendues de plus en plus nécessaires par les échanges croissants d’énergies renouvelables, intermittentes par essence.

Dans une Europe balancée entre mouvements centripètes et centrifuges – d’ailleurs, ce sont plutôt les premiers qui gagnent, avec un repli sur des visions souveraines de la politique énergétique, les réseaux peuvent faire sens, en terme de point de convergence entre politiques européennes de l’énergie. Quels que soient les pays, il y a en effet des enjeux forts à construire, en Allemagne, des réseaux Nord-Sud pour permettre à la transition énergétique de réussir concrètement, en Espagne à sortir la péninsule ibérique de son isolement/ilotement ou, en Belgique, à penser péréquation et solidarité financière entre intercommunales. Même avec des choix organisationnels extrêmement différents, des cultures énergétiques et démocratiques fort éloignées, il y a un domaine de coopération porteur entre Européens : penser les réseaux au niveau européen.

Mais, en 2015, il nous faut aussi, et surtout, élargir la ré exion aux enjeux propres à la distribution, à tous ces réseaux de proximité qui jusqu’ici desservaient de manière verticale les citoyens, et qui sont devenues volens nolens des réseaux de collecte, qui accueillent très majoritairement l’énergie éolienne ou photovoltaïque, et qui – demain – seront l’interface numérique privilégiée avec les citoyens/consommateurs.

C’est le deuxième changement structurel majeur ; et c’est un changement complet de paradigme : on ne doit plus raisonner uniquement en terme d’offre ; on s’appuie désormais sur le volet demande, à la fois pour emmener le consommateur vers plus d’efficacité et de sobriété, et pour transférer des données intelligentes en aval, à son attention. Avec l’arrivée de Linky, et plus généralement avec la généralisation, partout dans le monde, des dispositifs de comptage intelligent, les réseaux énergétiques vont manager un volume de données considérables, augmentant a minima d’un facteur mille, qui ont vocation à ne pas être conservées uniquement dans le périmètre des entreprises de réseaux, mais doivent être restituées aux consommateurs individuels et aux collectivités, à tous les décideurs locaux ou régionaux qui souhaitent ardemment devenir des acteurs de la transition énergétique.

Alors, souvent, on évoque en la matière les risques d’« ubérisation » ; à ce sujet, ne confondons pas deux éléments : numérisation, oui ; uberisation, non. La numérisation et le mariage digital et énergie, oui, c’est un enjeu. L’ubérisation, non. Je lisais récemment une analyse d’expert au terme de laquelle, « finalement, demain, tout cela, c’est ancien. Les réseaux, c’est dépassé, parce que l’électricité passera par Internet ». Cette « utopie », c’est le rêve que Jeremy Rifkin a promu le premier, à partir des années 2010. Mais ne confondons pas la montée en puissance, en gamme de données disponibles, qui vont changer complètement, à la fois la gestion intelligente du réseau et surtout le comportement du consommateur, et le fait qu’il y aura bien, quand même, besoin d’un réseau qui amène, quelque part, un électron fourni peut-être ailleurs et de gestionnaires de réseaux qui équilibrent en permanence l’offre et la demande. La caricature peut parfois amener à ne pas prendre en compte la réalité physique.

Mais les réseaux, ce n’est pas que de la technique ou de l’économie. C’est aussi une dimension profondément politique au sens noble du terme. En France, les saint-simoniens (Michel Chevalier et d’autres) ont ainsi les premiers porté une vision autour de cette pensée réticulaire. Et pensée réticulaire, cela veut dire que les réseaux, c’est de la solidarité.

Penser les réseaux entre territoires, c’est ne pas se penser enfermé dans son propre espace avec ses olives, son pain, son vin et, comme dirait Paul Veyne, ses ressources autochtones tel le « domaine romain » qu’il décrivait justement comme un mythe. Les réseaux, c’est l’idée qu’on échange par-dessus son propre espace, à travers ses différences et ses complémentarités. Ce qui trouve un tour particulier dans l’actualité d’aujourd’hui.

Car les réseaux renvoient très clairement à des choix de nature politique. Le choix en 1946 de confier à un opérateur national comme EDF la distribution d’électricité sur 95 % des territoires, compétence transférée par la loi au-delà à ERDF en 2008, c’est un choix politique.

Le choix d’avoir en Allemagne 830 Stadtwerke ou le choix des intercommunalités en Belgique, c’est un choix éminemment politique. Comment aujourd’hui les décideurs politiques se positionnent-ils ? Comment, à la fois dans leurs fonctions de donneurs d’ordres, d’organisateurs d’autorités concédantes, envisagent-ils les réseaux? Quel est le rôle qu’ils veulent jouer? Comment s’établissent des corrélations entre le métier de concessionnaire et le métier de concédant ? Ce sont des sujets éminemment stratégiques et éminemment vitaux sur lesquels je crois que les points de vue comparés qu’il peut y avoir entre les cinq pays représentés ici vont être extrêmement utiles.

Ce colloque aurait eu lieu il y a dix ans, on aurait dit : les réseaux de transport, les interconnexions et le renforcement des interconnexions, avec des chiffres magiques (10 %, 15 %), que certains pratiquent tous les jours à Bruxelles. Je pense que l’enjeu, aujourd’hui, est de penser les réseaux globalement, dans leur combinaison GRT-GRD. C’est tout l’enjeu de la plate-forme TSO-DSO qui se met en place à Bruxelles depuis quelques mois. Il faut désormais penser les infrastructures à travers la proximité, les réseaux locaux, donc les réseaux de distribution. Je crois que c’est la vertu de cette journée d’avoir renversé un petit peu la problématique et montré qu’en Europe il y avait du sens à penser les infrastructures aussi par la proximité. Ce qui supposera aussi de réfléchir à de nouveaux types de régulation et de nouveaux types de gouvernance. Les opérateurs énergétiques « historiques » devront, à l’évidence, muter et être encore plus à l’écoute des territoires, des métropoles, des régions de demain ; ceci est un enjeu majeur.

De ce point de vue, on oppose souvent en France, sous forme de caricature, deux modèles, le jacobin et le girondin, et rien entre les deux et rien de mixte ou mitigé. Pourtant, aujourd’hui, la « mitigation » est essentielle, parce que les modèles de demain seront bien plus « hybrides ». Nos amis belges – Claude Desama nous le rappelait dans un colloque précédent – réfléchissent ainsi à la péréquation, à un modèle qui, entre les intercommunales, pourrait les amener à avoir des tarifications plus homogènes qui se rapprochent. J’étais à Berlin pour restituer mon rapport, à l’invitation de l’ambassadeur Philippe Étienne, et les représentants des Stadtwerke témoignent aussi d’un vrai intérêt par rapport au mode de fonctionnement français. Donc, si – cela a été dit dans la journée – les Allemands réfléchissent à un modèle qui renvoie à plus de coordination, je pense que, nous, on doit faire le mouvement dans l’autre sens, mais, en même temps, en n’enlevant pas, peut-être, la dimension de cohérence, de solidarité du modèle national qui, de mon point de vue, permet encore – dernier point que j’aimerais mettre en avant – d’engager de grands chantiers. Le chantier du compteur intelligent Linky, c’est 5 milliards d’euros. Ce n’est pas l’addition de confetti d’entreprises de distribution qui pourraient lancer des projets structurants.

Au moment de l’éclatement – confirmé par les géographes – de nos territoires, au moment où on voit les métropoles émerger, qui vont capter la richesse, l’attractivité, le lien avec les territoires périphériques passe à l’évidence par les réseaux. Et les règles économiques et les règles de fonctionnement de ces réseaux renvoient à des choix politiques.

Dernière dimension essentielle, l’Europe. Dans le cadre du rapport que j’ai remis le 23 février dernier au président de la République, « Énergie, l’Europe en réseaux », j’ai souligné le formidable enjeu industriel qu’il y avait autour de ces réseaux de distribution, en terme notamment de mutualisation des investissements et de coopération renforcée en matière de R & D (HVDC, smart grids, véhicules propres…). La R & D européenne peut-elle rester éclatée avec 28 efforts nationaux de R & D sur le stockage, sur le transport propre, sur la question des smart grids, sur la question du courant continu ? À l’évidence, non. Les budgets européens sont extrêmement tendus, au niveau des États, et les entreprises énergétiques sont de plus en plus endettées. Donc on voit bien que le parent pauvre, en termes de R & D, cela peut être l’absence de coopération au niveau européen. Il y a donc une urgente nécessité de prioriser ce sujet, et, entre nous, de penser aussi des questions techniques, comme la normalisation. On n’en a pas parlé aujourd’hui. C’est un mot qui n’a pas été évoqué du tout. Pourtant, la normalisation, c’est central ! À son arrivée à la Maison Blanche, le président Obama, je le rappelle souvent, a pris l’initiative de réunir les entreprises du secteur de l’énergie et des télécoms, et d’y associer le Comité de normalisation américain, et il leur a dit : « Inventez-moi les normes qui feront des États-Unis les champions au plan mondial des smart grids », des réseaux intelligents. Nous, en Europe, quel est la femme ou l’homme politique qui se lève pour dire : « L’Europe peut être une puissance industrielle et peut demain gagner des parts de marché par rapport aux autres continents sur les réseaux, par l’expertise de ses ingénieurs, par la compétence de ses entreprises. » Peu importe la bannière nationale; l’enjeu, c’est de mettre en commun les entreprises européennes là-dessus, et d’en faire un enjeu de souveraineté européenne, et de gagner la bataille mondiale. De ce point de vue, nous sommes très en retard ! Les comités de normalisation technique, dans le secteur énergétique, se subdivisent souvent au niveau européen en 300 sous-comités, et produisent de la norme, au mieux tous les sept-huit ans, après un dialogue donnant souvent l’image d’une… tour de Babel ! Ces processus sont totalement hors du temps industriel ! Donc, oui, nous serons uberisés si, très vite, nous ne prenons pas en compte, au niveau industriel, la nécessité d’avoir une ambition politique. Et cette ambition devra, avant tout, être portée par les politiques, comme aux États-Unis. Qui se lèvera, vite, à Bruxelles, ou ailleurs, pour tracer la voie et affirmer que l’avenir de l’Europe de l’énergie, au-delà du vocable d’« Union de l’énergie » très pratiqué aujourd’hui, c’est des coopérations pragmatiques, concrètes, tangibles, notamment entre opérateurs des réseaux ? C’est une question essentielle que je souhaiterais vous adresser à toutes et tous. Sans une ambition politique incarnée, l’Europe ne pourra que se disloquer !

Michel Derdevet

Publié sur Passages n°185 (quatrième trimestre 2015)

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général. Essayiste français spécialiste dans l'énergie, il est également enseignant à l'Institut d'Études Politiques de Paris et au Collège d'Europe de Bruges.