Par Michel Derdevet – Maître de conférences à l’IEP de Paris

Michel Derdevet, Maître de Conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, revient d’un séjour aux Etats-Unis, à Chicago et Washington, au cours duquel il a observé l’élection présidentielle et analysé les projets de Barack Obama en matière d’énergie.

« When I’m President, we will invest in research and development of every form of alternative energy (solar, wind and biofuels), as well as technologies that can make coal clean and nuclear power safe. We will provide incentives to businesses and consumers to save energy and make buildings more efficient. That’s how we’re going to create jobs that pay well and can’t be outsourced. That’s we’re going to win back control of our own destiny from oil-rich dictators. And that’s how we’ll solve the problem of $4-a-gallon gas.

L’élection de Barack Obama, le 4 novembre dernier, ouvre incontestablement une nouvelle page dans la politique énergétique des Etats-Unis ; les changements à venir ne manqueront pas d’avoir des conséquences en Europe et dans les autres parties du monde. Au fil des 20 mois écoulés, l’énergie est redevenue un sujet stratégique outre-Atlantique. En effet, John McCain et Barack Obama en ont fait une priorité dans leurs discours de campagne.

Il est vrai que les Etats-Unis demeurent les plus gros consommateurs d’énergie de la Planète, en volume et par tête d’habitant. Avec 4,5% de la population mondiale, ils mobilisent 22,5% de l’énergie disponible. Pour répondre à cette demande, les USA importent 70% de leur consommation de pétrole et les deux camps se sont accordés sur la nécessité de réduire rapidement (1) cette dépendance extérieure croissante (2) en provenance de zones instables (Moyen-Orient, Vénézuela…). Les Républicains se sont prononcés en faveur de nouveaux forages pétroliers nationaux – notamment offshore – renouant ainsi avec la découverte « pionnière » du premier puits de pétrole au monde, le 30 août 1859, à Titusville (Pennsylvanie). Dans le même temps, le candidat Obama s’orientait résolument vers d’autres priorités.

Au fil de nombreux meetings et discours, il s’est dit favorable aux énergies renouvelables et aux process industriels participant d’une meilleure efficacité énergétique. Barack Obama entend lancer un plan ambitieux de 150 milliards de dollars sur 10 ans pour soutenir le développement des énergies renouvelables et investir dans les économies d’énergie et les biocarburants. Il ambitionne ainsi la création de 5 millions d’emplois nouveaux, permettant de faire émerger une vraie filière nationale autour de ces énergies. Il veut enfin aider la recherche fondamentale en octroyant un doublement des crédits d’impôts pour les entreprises qui investissent et innovent dans ce domaine.

A l’instar des objectifs que l’Union européenne souhaite atteindre à la fin de la prochaine décennie, le Président américain veut que 10% de l’électricité produite aux USA soit d’ici 2012 issue d’énergies renouvelables, ce pourcentage passant à 25% d’ici 2025  (3).

Alors que le protocole de Kyoto, signé en 1997 par l’administration Clinton, n’a jamais été ratifié, ni même soumis au Congrès par les républicains (sous la pression sans doute des lobbies pétroliers et industriels), Barack Obama est lui convaincu qu’il faut lutter activement contre le réchauffement climatique. Il entend faire des USA le leader en la matière. L’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre qu’il avance est de 80% à l’horizon 2050. Pour ce faire, à l’image du dispositif européen, il est convaincu de la nécessité d’instaurer un système de «cap-and-trade» (plafonner et échanger) : les émissions de carbone par les entreprises, nocives pour l’environnement, seront strictement limitées. Celles-ci pourront acheter et vendre des permis de polluer sur un marché dédié et améliorer les technologies de contrôle de leurs émissions tout en faisant montre d’une transparence absolue sur leurs résultats dans ce domaine. Dans cette optique, il entend impliquer les USA dans le forum onusien regroupant les plus gros émetteurs de CO2 de la planète. Ceci serait un changement positif car, jusqu’à ce jour, la position américaine sur ce sujet était surtout caractérisée par un minimum d’engagements écrits internationaux… et un maximum d’efforts de R&D, souvent publique, nationale !

Concernant l’automobile, touchée de plein fouet par la crise, le programme de Barack Obama et Joe Biden prévoit notamment la commercialisation d’un million de véhicules électriques d’ici 2015 et fixe aux constructeurs des standards contraignants concernant les émissions de CO².
Une des inconnues réside dans le contenu de la politique nucléaire à venir de la nouvelle administration démocrate. John McCain s’était prononcé pour la construction de 45 nouvelles centrales nucléaires d’ici 2030 (100 à plus long terme) et en faveur de soutiens étatiques pour cette industrie (4). Le Président élu s’est lui aussi déclaré en faveur de l’énergie nucléaire, dans le cadre du mix énergétique futur. Mais il privilégie une approche prudente, intégrant pleinement les critères de sûreté et de gestion des déchets. Quelles seront les orientations précises retenues par la nouvelle équipe pour développer ce type d’énergie, économe en CO2, qui représente à l’heure actuelle 20% de la production électrique du pays ? Un débat politique passionnant s’annonce, notamment au sein du parti démocrate, entre anti et pro-nucléaires.

Enfin, l’une des innovations importantes de la politique à venir résidera sans doute dans la vision centrale qu’elle a des réseaux d’énergie. Au lendemain du grand « black-out » électrique du 14 août 2003, qui avait affecté toute la côte Est, les démocrates s’étaient déjà plaints de la vétusté des infrastructures électriques du pays. On peut donc s’attendre, dans le cadre des grands travaux à venir, à ce que le Gouvernement américain fasse de leur modernisation et d’une meilleure interconnexion entre les différents Etats une priorité nationale. Mais, au-delà, Barack Obama a clairement indiqué dans sa campagne ses objectifs : investir dans les réseaux intelligents, les « smart grids », soutenir massivement l’usage des compteurs intelligents et des technologies avancées. Ceci permettra de disposer d’un réseau mieux sécurisé, apte à accueillir plus d’énergies renouvelables et ouvrant les consommateurs à de meilleurs choix énergétiques. Une commission de modernisation du réseau sera ainsi mise en place l’an prochain. Elle conseillera le futur Secrétaire d’Etat à l’énergie et l’aidera à étendre les pratiques des réseaux intelligents sur tout le territoire américain. Des fonds spéciaux seront en outre alloués pour soutenir les investissements dans ces réseaux intelligents et développer les technologies les plus avancées pour gérer les réseaux de demain. Les démocrates souhaitent que ces ressources soient allouées en particulier aux zones urbaines les plus congestionnées et vulnérables ainsi qu’aux zones rurales où est située une part importante des énergies renouvelables. Barack Obama engage en cela une transformation radicale du mode fonctionnement de l’économie électrique américaine. L’Union européenne doit poursuivre ardemment ses travaux en la matière car il y a sans doute là un tournant technologique – digne de l’apparition d’Internet – qu’il faut absolument accompagner au plan industriel.

Les quatre années à venir s’annoncent essentielles pour la première puissance mondiale : un Président volontariste va sans doute tracer la voie d’une économie mixte du XXIème siècle, alliant opportunément développement économique et croissance écologique.

(1) Sous dix ans pour B. Obama.
(2) La production pétrolière nationale a diminué de plus de 50% en 30 ans
(3) L’Union européenne a retenu pour sa part 20% en 2020.
(4) Même si le nucléaire représente 20% de la production électrique américaine, aucun réacteur nouveau n’a été mis en service depuis mai 1996.

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Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général. Essayiste français spécialiste dans l'énergie, il est également enseignant à l'Institut d'Études Politiques de Paris et au Collège d'Europe de Bruges.