À quelques mois de la prochaine COP 21 de Paris, l’Europe a une responsabilité particulière pour être force de propositions et faire de cette conférence une réussite mondiale.

Les Européens furent en effet les premiers à faire de la lutte contre le dérèglement climatique une grande politique structurante de ce demi-siècle. Pionniers, nous nous trouvons donc en première ligne face aux défis technologiques (déploiement de nouveaux moyens de production, rénovation massive des parcs immobiliers, invention de nouveaux modèles énergétiques locaux), sociétaux (acceptabilité d’une évolution des modes de vie) et économiques (activation de circuits de financement et mobilisation de l’épargne), qui structurent la transition énergétique.

La manière de relever ces défis dépendra des choix effectués dans chaque État Membre (et même, de plus en plus, dans chaque région ou collectivité), mais les solutions trouvées auront en commun de devoir s’insérer dans des systèmes énergétiques dont les réseaux fournissent déjà, sur des millions de kilomètres, l’architecture. Continuer à «faire système», grâce aux réseaux, afin de délivrer une énergie (gaz ou électricité) dans les meilleures conditions d’efficacité et de coût, devient l’impératif absolu pour la sécurité d’approvisionnement des Européens, notre confort de vie, la compétitivité de nos entreprises et donc de nos emplois. L’Europe est la zone du monde qui offre la meilleure qualité de services énergétiques; cet atout doit être conforté.

Or, les réseaux énergétiques européens sont soumis à un cahier des charges profondément renouvelé dans ce contexte de transition énergétique, puisque leur organisation doit désormais permettre :

  • d’accompagner la décentralisation, les moyens de production renouvelables étant dispersés dans des centaines de milliers de sites sur l’ensemble des territoires. Cela impose de repenser en profondeur les réseaux, notamment de distribution, qui n’ont pas été initialement conçus pour cette fonction de collecte des énergies renouvelables;
  • de piloter une complexité d’un ordre nouveau, en raison de la variabilité de certaines énergies renouvelables (éolien, photovoltaïque), mais aussi avec l’émergence de nouveaux usages, tels les véhicules électriques ;
  • d’assurer les solidarités entre les États et les régions, dans un contexte où les incertitudes technologiques des filières nouvelles viennent s’ajouter à celles, plus anciennes, d’ordre géopolitique;
  • de continuer à garantir un égal accès aux services énergétiques, sans que la transition devienne un facteur de discrimination à l’encontre des citoyens les plus fragiles économiquement.

Mettre les intelligences en commun pour adapter les réseaux constitue une nécessité si les Européens veulent réussir la transition énergétique. L’article 194 du traité de Lisbonne trace déjà la voie à une intervention plus forte de l’Union en la matière. Mais les Européens doivent aller au-delà, et explorer au plus vite de nouveaux espaces de coopération, d’innovation et d’investissements conjoints.

Le défi se révèle de taille, car des centaines de milliards d’investissements devront être engagés d’ici à 2030, et il n’est nul besoin d’argumenter pour se convaincre que, dans une Europe convalescente, chaque euro devra être investi avec le plus grand souci d’efficacité pour nos collectivités.

Enfin, cette « Europe énergétique en réseaux », que nous appelons de nos vœux, ne sera pas qu’un défi physique, technique ou économique. Elle devra aussi incarner ces « singularités partagées » qui caractérisent aujourd’hui l’espace énergétique européen : à la verticalité des hiérarchies, nationales, succédera l’horizontalité de la communication entre les territoires ; à l’autorité des pouvoirs en place, la légitimité du citoyen, de l’initiative et de la réussite ; à l’uniformité industrielle, la diversité des modèles d’organisation ; à un univers d’États, le flux des échanges sur l’espace européen.

Les «Douze Propositions» présentées à la fin de ce rapport visent ainsi à faire émerger une approche européenne cohérente et pragmatique dans le domaine des réseaux, pour résoudre les difficultés d’aujourd’hui et répondre aux défis de demain.

Dans cette perspective, ces propositions sont articulées autour de trois axes majeurs :

  • rénover la sécurité d’approvisionnement et la coopération non seulement entre les entreprises de réseaux, mais aussi avec les collectivités locales porteuses de la transition énergétique;
  • renforcer les coordinations des régulations et les leviers de financement pour optimiser les coûts des infrastructures, tout en investissant sur les territoires traversés par ces infrastructures stratégiques ;
  • promouvoir l’Europe comme leader de l’innovation énergétique, en donnant un nouvel élan et une nouvelle dimension à sa R&D, notamment à travers la normalisation, la création d’une plateforme des données énergétiques, la mise en place de corridors des mobilités innovantes ou encore la fondation d’un Collège d’Europe de l’énergie.

Ce rapport a été élaboré sous la seule responsabilité de son auteur. Ses conclusions n’engagent ni le gouvernement ni les entreprises citées. Elles visent à alimenter la réflexion publique, nationale et européenne, sur les sujets évoqués.

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général.
Essayiste français spécialiste dans l’énergie, il est également enseignant à l’Institut d’Études Politiques de Paris et au Collège d’Europe de Bruges.