A l’occasion de la remise au Président de la République de ses 12 propositions pour une politique commune en matière d’infrastructures énergétiques, le 24 février, Michel Derdevet a répondu à nos questions sur cette opportunité de donner une impulsion supplémentaire à la politique énergétique européenne.

Sia Partners : Pouvez-vous nous rappeler, en quelques mots, les principaux défis auxquels les réseaux sont confrontés et la philosophie de vos propositions?

Michel Derdevet :

Les infrastructures énergétiques européennes doivent se conformer à un « cahier des charges » qui a très largement changé ces dernières années. Elles doivent accueillir des moyens de production beaucoup plus diffus et intermittents. Ces capacités ne s’insèrent plus au même endroit dans la topologie des réseaux. Les flux entre réseau de transport et de distribution peuvent désormais s’inverser et ce de façon relativement fréquente. Des nouveaux usages sont amenés à se développer comme le véhicule électrique ou les motorisations au gaz naturel, qui solliciteront indéniablement les réseaux mais pourront également lui offrir des flexibilités nouvelles.

Ces changements interviennent dans le contexte d’une économie européenne convalescente et de sociétés où l’énergie est redevenue une thématique centrale du débat public. Dans les territoires accueillant les nouvelles infrastructures, le souhait d’informations et de concertations s’est considérablement accru. L’acceptabilité de ces projets par les acteurs locaux doit être revisitée toujours plus activement.

Cette évolution du « cahier des charges » des réseaux se traduira par de profonds changements. Des investissements très significatifs devront être menés, de l’ordre de plusieurs centaines de milliards d’euros. Pour autant, ces projets ne devront pas démultiplier les réseaux sur le modèle du passé. Si de nouvelles lignes électriques et de nouvelles canalisations gazières seront nécessaires, il faudra également adapter les modes de gestion des infrastructures en tirant parti des possibilités offertes par les smart grids et le Big Data. De même, la pertinence de ces investissements devra être mise en balance avec des efforts accrus de maîtrise de la demande d’énergie ou pour activer les flexibilités disponibles chez les consommateurs.
J’ai essayé dans mon rapport de rappeler la nature résolument européenne de ces défis. Ils sont généralisés sur le territoire européen et, par le jeu des interconnexions, les réponses que peut y apporter un État-membre ont des répercussions sur ses voisins. Face à un changement d’une telle ampleur, avec des aléas significatifs et une nouvelle complexité à appréhender, il est impératif de donner une dimension européenne à la recherche de solutions.

Les propositions que j’ai soumises au Président de la République s’inscrivent donc dans cette perspective européenne et se veulent très pragmatiques. Tous les pays européens travaillent sur ces questions. Ils doivent tous faire face à une « montagne d’investissements ». La mise en place d’un pilotage concret et volontaire, à l’échelle européenne, de la réponse à ces enjeux est à la fois une condition-clé de réussite et une opportunité accessible pour transformer cette « montagne » en un projet industriel, créateur d’emplois sur notre continent. A travers ces propositions, j’espère également démontrer que ce projet peut être réalisé grâce à des actions très concrètes, sans refondation de la politique énergétique européenne et dans le respect des visions nationales en matière d’évolution des mix énergétiques.

Sia Partners : Quel rôle-clé l’Union Européenne pourrait-elle jouer dans la réussite de l’évolution des réseaux? De quels leviers dispose-t-elle pour relever ce défi?

Michel Derdevet :

L’Europe a un rôle crucial à jouer qui se mesurera à l’aune de plusieurs critères : la préservation et l’amélioration des services énergétiques rendus à nos concitoyens et nos entreprises grâce à des investissements efficients, la concrétisation de retombées économiques et l’atteinte de nos objectifs environnementaux.
Jusqu’ici principalement active sur le critère environnemental, en fixant un cap pour l’émergence de filières renouvelables, l’Union Européenne peut aller plus loin pour créer les conditions pour des investissements efficients et sécuriser leurs retombées économiques.

Les centaines de milliards d’euros d’investissement à dépenser d’ici 2030 doivent l’être à bon escient. Bruxelles doit en être le facilitateur et le coordinateur. Elle doit simplifier son organisation pour la standardisation et en accélérer le rythme pour le rendre plus en phase avec la réalité industrielle. Elle doit contribuer à la priorisation des investissements pour les projets d’intérêt commun sur la base de critères objectifs d’insuffisance des infrastructures. Elle peut canaliser le développement des nouvelles mobilités en traçant les corridors prioritaires à équiper, qui serviront de substrat sur lequel les infrastructures pourront essaimer. Elle doit favoriser le partage des retours d’expériences par exemple avec l’instauration d’un Forum européen des territoires, qui est l’une des propositions que formule le rapport, qui casserait le risque d’un enfermement national. Elle doit aiguillonner l’effort de recherche académique et industrielle vers un nombre resserré de priorités clés : le courant continu haute tension, les smart grids, le stockage et la mobilité propre. Elle peut alléger les coûts pour les gestionnaires de réseaux en aménageant les options de financement auxquels ils sont éligibles.

Les retombées économiques, à savoir la création d’emplois en Europe et le renforcement de son rang de leader mondial dans les industries de réseaux, seront d’autant mieux sécurisées que l’Europe aura joué son rôle de facilitateur et de coordinateur et qu’elle se sera appuyée sur les forces sur lesquelles elle peut compter dans le tissu industriel et de recherche.

Sia Partners : Quels sont les atouts de la France pour donner corps au projet industriel européen de transformation des réseaux?

Michel Derdevet :

La France peut faire valoir de nombreux atouts pour concrétiser ce projet.

Sa géographie, au carrefour de l’Europe, est un atout naturel indéniable. Elle a des interfaces physiques avec de nombreux pays qui se sont traduites depuis plus de dix ans par une place active dans les multiples initiatives existantes de coordination et de structuration du système européen. Cette situation géographique tend également à la positionner comme point de passage de la majorité des « corridors » prioritaires pour le développement des nouvelles mobilités. Elle a donc un rôle moteur tout naturel à jouer dans leur essor.

Par ailleurs, elle peut compter sur de nombreux industriels leaders dans le domaine des réseaux, parmi lesquels Schneider Electric ou Nexans, sur un modèle unitaire de gestion de ses réseaux qui fait de RTE, ERDF, GRT Gaz et GrDF les plus grands réseaux européens et sur deux énergéticiens de tout premier plan dans la compétition mondiale. En ce sens, elle dispose d’une très grande capacité industrielle et d’innovation. La taille de ses gestionnaires de réseaux et de ses énergéticiens fait de la France un pays incontournable pour transposer à une échelle industrielle les nouvelles technologies et les nouveaux savoir-faire utiles à la transition énergétique : smart grids, stockage, nouvelles mobilités, big data etc.

Sia Partners : A plusieurs reprises, vous citez en exemples des coopérations franco-allemandes qui pourraient servir de socle à des initiatives européennes. Un axe Paris-Berlin vous semble-t-il décisif pour réussir cette transformation?

Michel Derdevet :

Cet axe me paraît essentiel. Tout d’abord, il réunit deux territoires parmi les plus grands et les plus centraux en Europe et deux puissances économiques intimement liées, qui sont des poumons de l’économie européenne. Néanmoins, c’est probablement aujourd’hui la complémentarité entre deux visions différentes de l’évolution du mix énergétique et deux organisations différentes des systèmes énergétiques qui sera le plus source d’enrichissement mutuel.

Sur le plan du mix énergétique, l’Allemagne a fait le choix en 2011 d’un modèle avant tout fondé sur les énergies renouvelables. En France, le nucléaire est encore appelé à jouer un rôle certain dans les années à venir. En matière d’organisation des chaînes de valeur énergétiques, la France s’appuie sur un modèle globalement unitaire avec de grands opérateurs pour la distribution et défend la péréquation dans l’électricité. A l’inverse, en Allemagne, la distribution est confiée à près de 880 opérateurs, dont de très nombreuses communes par l’intermédiaire des Stadtwerke.

Pour autant, les défis auxquels la France et l’Allemagne sont confrontés sont très similaires. Dans les deux pays, il est par exemple nécessaire de trouver des solutions pour faire accepter par les parties prenantes locales l’installation de nouvelles infrastructures. Nos deux pays devront par ailleurs tous deux s’adapter à l’arrivée de nouvelles mobilités.

D’ailleurs, il faut souligner que des initiatives de terrain existent déjà, qui prouvent un intérêt croisé pour la prise en compte du point de vue des acteurs se trouvant de l’autre côté du Rhin. Je pense notamment à un projet de démonstrateur transfrontalier, CROME (Cross Border Mobility for Electricity Vehicles) réunissant les territoires franco-allemands du Rhin supérieur (Alsace, Moselle côté français et de Karlsruhe à Baden-Baden, Fribourg et Stuttgart côté allemand). L’exemple réussi du centre franco-allemand EIFER (European Institute for Energy Research) pourrait également servir d’inspiration pour un réseau de recherche.

Sia Partners : En auditionnant de très nombreuses personnalités pour construire vos propositions, vous êtes en quelque sorte allé à la rencontre de l’Europe de l’énergie. Quels ont été les éléments les plus marquants pour vous dans ces rencontres?

Michel Derdevet :

Dès le départ, j’ai pris le parti pour la construction de ce rapport d’en faire une réflexion européenne, s’appuyant sur des points de vue issus de nombreux pays de l’Union. Se contenter d’un ensemble de réflexions construites depuis Paris pour tenter de les extrapoler à la politique européenne de l’énergie me semblait hors de propos, car il aurait été beaucoup plus difficile de trouver un écho chez nos voisins à ces propositions.

J’ai rencontré 130 personnes dont environ 80 experts européens de l’énergie de multiples pays et aux fonctions très diverses : experts, opérateurs de réseaux, chercheurs, responsables politiques ou encore membres d’organisations non gouvernementales. Au fil de ces échanges, j’ai pu constater que par-delà des approches parfois différentes en termes de mix énergétiques, d’organisation du secteur ou de régulation, il existe un espace de convergence très significatif entre les pays de l’Union. Tous sont confrontés aux mêmes défis et sont intéressés par un pilotage constructif de l’Union Européenne. En ce sens, il est plus prometteur de fédérer 28 états-membres autour d’un projet industriel commun que de chercher à aligner des visions nationales dans une lecture harmonisée et unifiée de l’Europe de l’énergie. Mieux encore, j’ai noté que la diversité des approches nationales sur la question énergétique pouvait être une source positive d’enrichissement mutuel pour mener à bien cette transformation des réseaux.

Propos recueillis par Sia Partners

Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général. Essayiste français spécialiste dans l'énergie, il est également enseignant à l'Institut d'Études Politiques de Paris et au Collège d'Europe de Bruges.