Par Michel Derdevet

À la veille du prochain Sommet consacré à l’Union pour la Méditerranée, l’énergie apparaît comme un domaine emblématique à la fois des défis et des enjeux d’un partenariat renouvelé entre le Nord et le Sud de l’espace euroméditerranéen. L’urgence est là. Alors que neuf millions de Méditerranéens n’ont pas encore accès à l’électricité en 2008, la demande totale en énergie dans le bassin méditerranéen, au dire des experts, pourrait augmenter de 65% entre 2000 et 2025, date à laquelle elle serait satisfaite, à 87%, par des énergies fossiles, avec les conséquences environnementales induites. Quand on observe, d’autre part, la réalité des pays concernés, force est de constater deux inégalités majeures, l’une entre le Nord et le Sud de la Méditerranée, l’autre entre pays du sud. Les pays de la rive nord de la Méditerranée sont faiblement dotés en ressources énergétiques fossiles, mais absorbent les deux tiers de l’énergie totale consommée en Méditerranée, et quatre d’entre eux (France, Espagne, Italie, Grèce) sont responsables de 70% des émissions de CO2 dans la région. A l’inverse, les pays de la rive sud ont des besoins actuels nettement moindres, mais fortement croissants. Ainsi, le PIB de la rive sud fut, l’an dernier, de 5,3%, contre 3% en moyenne pour les pays de l’UE riverains de la Méditerranée. La deuxième «fracture» énergétique existe au sein même des pays de la rive sud, la manne pétrolière et gazière y étant inégalement répartie. Les ressources énergétiques sont très concentrées dans quelques pays: l’Algérie, la Libye et l’Egypte, et à un moindre degré, la Syrie et la Tunisie. Ces pays exportent 50% de leur pétrole, et 90% de leur gaz vers d’autres pays de la Méditerranée. Tous les autres pays sont importateurs net d’énergie.Tout cela pour dire que les enjeux énergétiques autour de la Méditerranée impliquent à l’évidence que l’on croise à la fois les problématiques Nord-Sud et Est-Ouest avec toutes leurs composantes économiques, politiques, juridiques et institutionnelles, financières et environnementales. 4 enjeux majeursFace à ces défis, quatre enjeux majeurs se dessinent: poursuivre dans la voie de l’ouverture des marchés nationaux, développer les efforts en matière d’exploration-production, mieux interconnecter les infrastructures énergétiques et favoriser un modèle de développement énergétique durable. Il est d’abord important que l’ensemble du bassin méditerranéen participe pleinement au mouvement d’ouverture et de construction de marchés énergétiques régionaux dans lequel sont déjà engagés, depuis plus de dix ans, les pays européens du Nord. Mais, face aux contraintes macro et microfinancières qui pèsent sur eux, cela ne peut se concevoir pour les pays du Sud qu’à un rythme différent, et selon des modalités spécifiques. De ce point de vue, le soutien à la fois des institutions financières (Banque mondiale, BEI,…) et de capitaux privés internationaux s’impose. Il faut plus que jamais encourager l’investissement international dans des secteurs qui étaient autrefois interdits, protégés derrière les frontières nationales. Et, pour que ces investissements se fassent, il faut que l’ouverture des marchés soit réelle et non biaisée, et que la concurrence puisse pleinement jouer au niveau des appels d’offres. Deuxième priorité, il faut par une politique dynamique d’exploration-production favoriser la promotion des sous-sols non encore optimisés. Un effort important en matière de prospection doit être encouragé, y compris dans des pays, tel le Maroc, où il n’y a pas eu de découverte majeure constatée à ce jour, mais où les gisements potentiels existent.Troisième chantier majeur, il faut, entre le Nord et le Sud, établir des relations sereines et durables autour d’un véritable «partenariat énergétique». Du côté des pays de la rive nord, on évoque souvent, de manière défensive, la «sécurité des approvisionnements» et la trop grande dépendance qui pourrait exister vis-à-vis d’un fournisseur principal. Il convient de nuancer cette approche, par trop négative, en essayant plutôt de mettre l’accent sur l’interdépendance. Le bon fonctionnement des économies européennes implique, à l’évidence, un approvisionnement sûr et continu en gaz algérien; mais, à l’inverse, le bon fonctionnement de l’économie algérienne dépend également du caractère récurrent du flux de devises assuré, de manière prévisible, par les exportations gazières et pétrolières vers les pays de l’UE. Laquelle dépend des pays producteurs méditerranéens pour 36% de ses importations en gaz naturel et pour 20% de ses importations de pétrole; mais, à l’inverse, la dépendance des pays du Sud vis-à-vis de l’Europe est encore plus forte: 86% de leur production de gaz naturel est destiné à la rive nord, et 49% pour ce qui est du pétrole. Les liens gaziers et pétroliers sont ainsi, au sens positif du terme, créateurs d’interdépendance, donc de solidarité autour de la mer Méditerranée. La sécurité des approvisionnements et la sécurité de la demande sont les deux facettes d’une même pièce. L’interdépendance doit aussi passer par un renforcement des infrastructures énergétiques, notamment en matière gazière et électrique. 28 pays européens sont désormais interconnectés et vivent électriquement ensemble, en temps réel, partageant le même «tempo». Cette interconnexion des réseaux électriques européens, facteur historique de solidarité et de complémentarité des moyens de production, va de la péninsule balkanique jusqu’au Maghreb, grâce à un câble sous-marin posé dès 1996 sous le détroit de Gibraltar qui permet aujourd’hui au Maroc, à l’Algérie et à la Tunisie de faire partie intégrante de l’Europe électrique. L’horizon de demain, quelques années au plus, est d’aller de la frontière libyenne à Istanbul, et de construire les 8000 kilomètres permettant de finaliser la « boucle électrique méditerranéenne». Quel plus beau symbole d’une coopération réussie entre pays riverains de la «Mare Nostrum»! Le quatrième et dernier chantier concerne la mise en place, en Méditerranée, d’un modèle de développement énergétique durable: à l’horizon 2020, la demande énergétique dans la région devrait être satisfaite à 83% avec des énergies carbonées, avec une part croissante du gaz naturel, sans permettre pour autant une réduction des besoins en pétrole et en charbon. Ces projections ne peuvent qu’inciter au pessimisme en ce qui concerne la maîtrise des émissions et des consommations énergétiques. Dès lors, le problème central de demain dans la région méditerranéenne n’est pas tant la pénurie des ressources énergétiques que l’utilisation rationnelle et économe de ces ressources.Il faut dès aujourd’hui penser à un avenir énergétique et environnemental soutenable, durable, y compris pour les pays producteurs dans la mesure où leurs ressources actuelles en énergie ne sont pas renouvelables. Il s’agit pour eux, dès maintenant, de se préparer à l’après-hydrocarbures (en particulier dans des pays comme la Syrie, où la ressource pétrolière s’épuise rapidement).Or, aujourd’hui, les énergies renouvelables sont encore balbutiantes dans la région, hormis l’hydraulique (Assouan, Turquie, Maghreb), le solaire en Israël, quelques projets éoliens au Maroc par exemple. Des programmes ambitieux commencent cependant à être lancés dans la plupart des pays. Il faut les encourager et faciliter leur réalisation. Et peut-être aussi, là comme ailleurs en Europe, lever le «tabou» pesant sur le nucléaire, sans lequel les objectifs de réduction des émissions de CO2 semblent peu atteignables.

«New deal»

La page politique qui va s’ouvrir le 13 juillet prochain est capitale. L’Union pour la Méditerranée doit proposer un «new deal» global aux pays méditerranéens visant à la fois à promouvoir l’intégration régionale des marchés de l’énergie, à accroître la sécurité énergétique, notamment par la diversification des sources d’énergie et des filières d’approvisionnement, et à assurer la viabilité écologique du secteur énergétique dans la région euro-méditerranéenne. Il faut penser un cadre plus étendu de développement énergétique durable autour du bassin méditerranéen, englobant la protection de l’environnement, la lutte contre la pauvreté énergétique, la recherche et le transfert de technologie, et tout cela passe aussi par de véritables partenariats industriels.Le 18 avril 1951, en signant le Traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), six pays européens ont su aller de l’avant et donner du sens à leur projet partagé de construire un espace de paix et de développement économique fondé sur l’énergie. L’heure n’est-elle pas venue, comme l’assemblée parlementaire euro-méditerranéenne nous y invite, d’une Communauté de l’énergie euro-méditerranéenne (CEEM), permettant à la fois de contribuer à la sécurité de l’approvisionnement énergétique de la région, d’attirer les investissements et de privilégier un mode de développement durable? Une telle initiative redonnerait à l’évidence une perspective concrète et dynamique au formidable «carrefour de civilisations» (1) qu’est la Méditerranée. (1) Fernand Braudel, La Méditerranée: l’Espace et l’histoire, Flammarion, 1985

Source : Leconomiste.fr

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Publié par Michel Derdevet

Membre du Directoire d’Enedis, dont il est le Secrétaire Général.
Essayiste français spécialiste dans l’énergie, il est également enseignant à l’Institut d’Études Politiques de Paris et au Collège d’Europe de Bruges.